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La langue de l’autre

Ce serait méconnaître les langues et leurs enjeux que de considérer l’anglais comme une langue totalement neutre. Car s’il est un domaine dépourvu de tout altruisme, c’est certainement celui-ci.

«L’anglais n’est pas une langue mais une matière».

Depuis Claude Allègre l’argument n’est pas nouveau et raisonne encore parfois comme une évidence.

Pourtant et jusqu’à preuve du contraire, c’est bien d’une langue dont il s’agit.  «Hyper centrale» selon Louis-Jean Calvet, internationale mais pas «universelle» pour autant. Tout le monde au Québec  ne parle pas anglais,  quand bien même serions-nous en Amérique du Nord. Yves Montenay (1) cite le cas de l’échec de l’armée américaine en Afrique pour ne pas avoir su communiquer en français. Jusqu’en Europe où, pour ne citer qu’eux, les pays baltes n’admettent comme référence linguistique que le russe ou l’allemand.

Un communautarisme linguistique affirmé 

Car si c’est bien une langue et qui pouvait en douter, c’est aussi et avant tout la langue de quelqu’un. L’identité par la langue, citons Churchill et ses trois cercles :  d’abord les cinq pays de langue anglaise d’origine européenne, Royaume-Uni, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande, États-Unis, puis le Commonwealth, de langue anglaise mais pas de souche européenne et, bon dernier, l’Europe.

Considérer l’extension voire la systématisation de l’anglais sous l’angle de la neutralité (des relations commerciales ou diplomatiques  en anglais, quelle chance !) est une erreur. Se considérer comme admis dans le cercle, bien plus encore, une illusion.

L’argument vaut, non pas évidemment lorsque le recours à l’anglais est utile voire nécessaire, mais dès lors qu’on le systématise, qu’on l’érige en dogme, en norme de comportement, que ce soit au quotidien ou à plus grande échelle, à la recherche d’on sait quelle imitation d’un modèle social dominant.

Car s’il est un domaine où le principe de précaution mériterait d’être observé, c’est bien celui de la langue.  Il conviendrait de faire preuve ici de mesure et de prudence.

Un altruisme très illusoire 

Un exemple, l’Europe et ses élites, parlementaires et fonctionnaires, gagnées par le tout-anglais.

Ici, plus qu’ailleurs peut-être, utiliser l’anglais n’est pas neutre. «Une langue véhicule ses valeurs, sa culture économique et juridique». Le linguiste Bernard Cerquiglini cite l’exemple du terme  «public service» qui  désigne une entreprise remplissant des fonctions d’intérêt général sans qu’elle soit pour autant publique. Aucun rapport avec notre « service public » mais si facile à confondre. Conception purement anglo-saxonne donc et par conséquent libérale, ouvrant la voie aux privatisations voire annonciatrice à terme, d’un basculement vers le droit anglo-saxon.

Privilégier une langue n’est pas donc sans conséquences, non seulement juridiques, mais également   économiques.

On sera étonné par ce que l’hégémonie de l’anglais rapporte au Royaume-Uni. Compte-tenu d’indicateurs tels que les économies réalisées dans la traduction ou  l’enseignement des langues ou induits  par exemple de la position dominante que permet une négociation dans sa propre langue, une estimation, pourtant prudente, estimait ce gain supérieur à  17 milliards d’Euros annuels, soit 1 % du P.I.B du Royaume-Uni (2) .

Nous étions en 2005.
Par combien ce chiffre doit-il être multiplié aujourd’hui?

Pour ceux qui pourraient en douter, une hégémonie linguistique n’est ni neutre, ni équitable, encore moins désintéressé.

« Si nous voulons tous nous prendre pour des anglo-saxons, nous ne devrions pas être surpris que les anglo-saxons soient les seuls gagnants». (3)

 

Yvon Pantalacci – Juillet 2019

   (1)   Yves Montenay, «Le français, une arme contre la mondialisation ». Les belles lettres 2015
  (2) Rapport Grin. Septembre 2005.pdf documentation française
  (3) J.F Dehecq, PDG de Sanofi-Aventis. Cité par Cl. Hagège  dans « Contre la pensée unique » Odile Jacob 2012.

 

 

 

 

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