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Le français, langue difficile ?

Le français est considéré comme une langue difficile.
Sans toujours savoir ce que cela recouvre, on reproduit  l’idée comme quelque chose de déjà entendu et qui n’a pas à se démontrer.
Sur quoi s’appuie ce qui n’est peut-être qu’une idée reçue ?

Parmi les représentations bien installées, figure le fait que le français est une langue         » difficile », voire  » plus difficile que les autres « .

L’argument est de ceux qui  semble ne pas avoir à se démontrer :

Orthographe difficile. Force est de reconnaître qu’elle n’est pas toujours simple mais c’est oublier l’allemand, ses mots à rallonge et ses déclinaisons.
Conjugaison qui l’est tout autant, mais que dire de l’espagnol et de ses verbes irréguliers.
Sans omettre notre masculin et notre féminin, notre prononciation et ses lettres élidées, ou encore nos vouvoiement et tutoiement …..

Bref, tout y passe.

Une langue qui pourtant s’exporte

Comment expliquer alors qu’une langue aussi difficile ait été adoptée par des auteurs aussi différents que le russe Andrei Makine, la vietnamienne Anna Moi, le chinois François Cheng ou le japonais Akira Mizubayashi pour ne citer qu’eux, et dont aucun n’appartiennent pas, loin de là, à l’espace linguistique francophone ?

Comment expliquer  que le français soit la 2 éme langue la plus apprise avec ses quelque 130 millions d’apprenants ? (1)

Pour être tout à fait honnête et l’argument est autrement crédible cette fois-ci, certaines études (2) font apparaître le fait que la seconde langue étrangère enseignée est parfois considérée par les élèves comme plus difficile à apprendre que la première et notent dans ce cas  le   » rapport entre le peu d’intérêt manifesté pour un apprentissage et la perception de sa difficulté « .
Cette observation, si elle n’est pas dénuée de fondement, appelle cependant deux remarques.

Ce sont tout d’abord très majoritairement les Français eux-mêmes qui qualifient leur langue de difficile.
Par ailleurs, ce regard sur la seconde langue enseignée ne saurait concerner la totalité des apprenants du français. Une grande partie l’apprend soit en première langue, c’est le cas en Nouvelle Zélande, soit dans le cadre très privilégié des classes d’immersion, si florissantes en Amérique du Nord, soit enfin en tant qu’adulte dans le cadre des programmes F.O.S ou F.L.E (3) dispensés notamment par les Alliances ou Instituts Français et supposant  un degré de motivation indéniable (4).
Et cela sans qu’il soit besoin d’évoquer  les 33 pays ou régions dans lesquels le français est langue d’enseignement.

Il est vrai également qu’il m’est arrivé d’entendre des étrangers me dire que le français était difficile. La remarque provenait de Taïwanais rencontrés chez eux, à Taipei puis à  Kaohsiung, m’expliquant avoir appris le français il y a longtemps et ne plus l’avoir pratiqué depuis.
Parmi la bonne dizaine de Taïwanais avec laquelle j’ai pu échanger en français, trois ou quatre éprouvaient de réelles difficultés à former des phrases et à renouer avec les mécanismes de la langue.
Je leur demandais dans quelle langue leur parlaient les Français qu’ils avaient pu croiser. Tous me répondaient :   » En anglais  » et je veux bien les croire.

La langue difficile est aussi et peut-être surtout celle qu’on ne parle pas.

Encourager à utiliser sa langue

Sans doute les Français devraient-ils, il est vrai, apporter davantage de discernement dans leur manière d’accompagner les étrangers dans leur utilisation de la langue.

Sans pour autant enseigner un français fautif ou l’encourager, ce que Claude Hagège désigne comme une « exigence normative » demanderait sans doute à être tempérée. Il semble en effet que, contrairement aux anglophones natifs et à plus forte raison non natifs,  » nous  » faisions preuve d’un  » perfectionnisme  » dans le vocabulaire, la grammaire ou l’accent très certainement  inconscient ou intuitif mais de mauvais aloi et qui dessert considérablement nos intérêts.
Comme le dessert d’ailleurs cette invitation absurde et quasiment systématique de la part des hôtes ou auditeurs français, à utiliser l’anglais que ce soit dans un cercle privatif ou à l’occasion de prises de paroles en public.

La langue difficile là encore devient celle qu’on ne parle pas ou très peu et qu’on hésite à utiliser.

L’intercompréhension entre langues voisines (ou apparentées)

Un autre argument visant à relativiser cette nature si difficile du français  nous est fournit par la théorie, méthode d’apprentissage ou de communication, c’est selon, dite de l’intercompréhension entre langues voisines, communément désignée sous le sigle d’I.C.
Tout à la fois théorie linguistique et méthode d’apprentissage, reposant sur la grande similitude entre langues de la même famille  (latine, germanique et slave pour l’Europe) et sur la constatation qu’il est plus facile de comprendre une langue qui appartient à celle que l’on parle déjà plutôt qu’une autre.

Des expériences, menées par bon nombre d’universités européennes (Aix en Provence, Rome, Salamanque, Lisbonne notamment)  ont à ce titre démontré qu’un francophone pouvait comprendre les autres langues latines en une centaine d’heures. Sans jamais avoir été formé à cette méthode, j’ai moi-même participé à une conversation très spontanée avec un espagnol et un italien où chacun parlant, lentement, dans sa langue, était compris par les deux autres.

Théorie reposant ni plus ni moins que sur une évidence et semblant vouloir démontrer que, pour un espagnol, un italien, un portugais ou roumain, mais l’inverse est également vrai,  le français est tout sauf une langue difficile. (5)

La méthode est d’ailleurs proposée aujourd’hui par les tenants d’un véritable pluralisme à l’échelle européenne comme une alternative au tout-anglais et reposant sur un échange direct et plus respectueux de la forme de pensée de chaque interlocuteur. (6)  

L’anglais et ses paradoxes

Corollaire ou contrepartie, cette autre idée reçue selon laquelle l’anglais est une langue facile. Perçue comme d’autant plus facile qu’elle est effectivement celle que l’on parle ou que l’on veut parler. Et comme pour le français, circulent bon nombre d’arguments visant à justifier ce qu’on cherche à démontrer. Parmi les derniers en date, le concept, assez récent, de langue  » monosyllabique  » collant parfaitement et comme à dessein avec l’idée que l’on se fait de ce qui est  » facile « .

Qu’elle le soit pour les locuteurs de langue germanique (allemands, néerlandais, danois, suédois, norvégiens, islandais) groupe auquel elle appartient, peut se concevoir. Qu’elle puisse l’être pour les autres, qu’il soient ou non européens, de langue romane ou slave, se conçoit en revanche beaucoup moins.

Claude Hagége nous rappelle assez régulièrement ce paradoxe entre l’extension de l’anglais et son extrême difficulté.
Avec ses 1 120 graphèmes (unité minimale d’écriture) et ses 62 phonèmes (unité minimale de sonorité), l’anglais dépasse largement le français (avec respectivement 190 et 36) en complexité. Conséquence, une dyslexie que le linguiste qualifie de  » véritable fléau pour les anglo-saxons « .
Et pour ne s’en tenir qu’à la prononciation, difficile de considérer comme facile une langue dont certaines diphtongues  » ea  » ou voyelles  » o  » peuvent se prononcer jusqu’à six et huit fois de manière différente. (7)

Mais les idées reçues ont la vie dure.

Quand je demande à l’ami de ma fille quelle est la langue la plus difficile, il répond sans hésiter :  » Le français  » bien sûr.
Yvon Pantalacci – Septembre 2019.

(1)   » Le français dans le monde « . Organisation Internationale de la Francophonie. 2018
(2)  Inspection Générale de l’Education Nationale. Rapport Juillet 2013
(3)  Français sur Objectif Spécifique (F.O.S) et Français Langue Etrangère (F.L.E).
(4)   » Et le monde parlera français « . R Pilhion et M.L Poletti. 2017.
(5)  » Anthropologie de l’anglicisation « . Pierre Frath. Sapienta hominis. 2019.
(6)    » L’intercompréhension entre langues apparentées « . Délégation générale à la langue française et aux langues de France . Références 2006.
(7)  Claude Hagège : Combat pour le français. Odile Jacob. 2008 / Contre la pensée unique. Odile Jacob. 2013

 

 

 

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