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Le français, langue difficile ?

Le français est considéré comme une langue difficile.
Sans toujours savoir ce que cela recouvre, on reproduit  l’idée comme quelque chose de déjà entendu et qui n’a pas à se démontrer.
Sur quoi s’appuie ce qui n’est peut-être qu’une idée reçue ?

Parmi les représentations bien installées et, autant le dire, les mythes qui foisonnent dès qu’il est question de langues,  figure notamment le fait que le français est une langue  « difficile », voire « plus difficile que les autres ».

L’argument est même de ceux qui  semblent ne pas avoir à se démontrer :

Une orthographe difficile. Force est de reconnaître qu’elle n’est pas toujours simple mais que dire de  l’allemand, ses mots à rallonge, sans omettre ses déclinaisons ou encore ses trois genres.
Une conjugaison qui l’est tout autant, mais c’est oublier l’espagnol et ses verbes irréguliers.
Sans omettre notre masculin et notre féminin, notre prononciation et ses lettres élidées, ou encore notre vouvoiement et  notre tutoiement …..

Bref, tout y passe.

Le français et l’ « ordre logique »

Mais on peut se demander si cet argument, tant il est répété de façon presque automatique, ne s’inscrit pas dans un contexte plus global d’ «auto-dénigrement de sa propre langue», auto-dénigrement indissociable de son corollaire, «la croyance en la supériorité intrinsèque d’une autre langue» (1) , l’anglais en l’occurrence, inscrite et considérée depuis maintenant plusieurs décennies comme la langue de prestige, de la domination, en un mot « la langue de la puissance ». (2)

Un bref détour par l’histoire pourra nous éclairer sur l’extrême relativité de ce type de considérations et il semble, mais ne le savions-nous déjà, qu’en matière d’idées reçues sur fond de croyances et d’ « air du temps », on n’ait jamais chercher, arguments scientifiques à l’appui, qu’à justifier ce que l’on désire démontrer.

Le 6 juin 1782 très exactement, l’Académie de Berlin proposait comme sujet de son concours annuel :
«Qu’est ce qui fait la langue française la langue universelle de l’Europe ?
Par où mérite-t-elle cette prérogative ?
Peut-on présumer qu’elle la conserve?» (3)

L’Académie retint deux lauréats, l’allemand Jean-Christ Schwab ainsi que le français Antoine Rivarol lequel, dans son célèbre « Discours sur l’universalité de la langue française » développa notamment l’argument de l’ « ordre logique » ou de l’ «ordre naturel », pas tout à fait nouveau il est vrai mais dans lequel était démontrée l’« admirable clarté » du français liée notamment à sa grande facilité d’apprentissage et de prononciation.

Le français depuis a bien sûr évolué, son champ lexical s’est élargi, mais il a conservé la même structure syntaxique. On lit Rousseau et Voltaire comme on lit n’importe quel autre auteur contemporain. En un mot, il présente les mêmes caractéristiques ou, si l’on préfère, les mêmes difficultés qu’aujourd’hui.

Le français à cette époque était admis, tant pour des raisons culturelles que démographiques, économiques et politiques, comme la langue-reine. Il convenait donc de le justifier en le déclarant notamment « clair », facile à prononcer, facile à apprendre.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il est supplanté, exactement pour les mêmes raisons, par une autre langue, l’anglais.
Inversement des rôles, des valeurs, dans un rapport de force dominant-dominé qu’il convient donc, par les mêmes mécanismes, pour les mêmes raisons et au nom d’un même rationalisme linguistique, là encore et au risque dont ne sait quelle incohérence supposée, de justifier.

Une langue qui pourtant s’exporte

Pour revenir à aujourd’hui, si le français était donc si difficile, comment expliquer alors qu’il ait été adopté par des auteurs aussi différents que le russe Andrei Makine, la vietnamienne Anna Moi, le chinois François Cheng ou le japonais Akira Mizubayashi pour ne citer qu’eux et dont aucun n’appartient, loin de là, à l’espace linguistique francophone ?

Comment expliquer  qu’il soit la 2 éme langue la plus apprise avec ses quelque 130 millions d’apprenants ? (4)

Pour être tout à fait honnête et l’argument est autrement crédible cette fois-ci, certaines études  font apparaître le fait que la seconde langue étrangère enseignée est parfois considérée par les élèves comme plus difficile à apprendre que la première et notent dans ce cas  le  « rapport entre le peu d’intérêt manifesté pour un apprentissage et la perception de sa difficulté ». (5)
Cette observation, si elle n’est pas dénuée de fondement, appelle cependant deux remarques.

Ce sont tout d’abord très majoritairement les Français eux-mêmes qui qualifient leur langue de difficile.
Par ailleurs, ce regard sur la seconde langue enseignée ne saurait concerner la totalité des apprenants du français. Une grande partie l’apprend soit en première langue, c’est le cas en Nouvelle Zélande, soit dans le cadre très privilégié des classes d’immersion, si florissantes en Amérique du Nord, soit enfin en tant qu’adulte dans le cadre des programmes F.O.S ou F.L.E (6) dispensés notamment par les Alliances ou Instituts Français et supposant  un degré de motivation indéniable.
Et cela sans qu’il soit besoin d’évoquer  les 33 pays ou régions dans lesquels le français est langue d’enseignement.

Il est vrai également qu’il m’est arrivé d’entendre des étrangers me dire que le français était difficile. La remarque provenait de Taïwanais rencontrés chez eux, à Taipei puis à  Kaohsiung, m’expliquant avoir appris le français il y a longtemps et ne plus l’avoir pratiqué depuis.
Parmi la bonne dizaine de Taïwanais avec laquelle j’ai pu échanger en français, trois ou quatre éprouvaient de réelles difficultés à former des phrases et à renouer avec les mécanismes de la langue.
Je leur demandais dans quelle langue leur parlaient les Français qu’ils avaient pu croiser. Tous me répondaient :  « En anglais » et je veux bien les croire.

La langue difficile est aussi et peut-être surtout celle qu’on ne parle pas.

Encourager à utiliser sa langue

Sans doute les Français devraient-ils, il est vrai, apporter davantage de discernement dans leur manière d’accompagner les étrangers dans leur utilisation de la langue.

Sans pour autant enseigner un français fautif ou l’encourager, ce que Claude Hagège désigne comme une « exigence normative » (2) demanderait sans doute à être tempérée. Il semble en effet que, contrairement aux anglophones natifs et à plus forte raison non natifs,  nous faisions preuve d’un certain « perfectionnisme » dans le vocabulaire, la grammaire ou l’accent, de façon très certainement  inconsciente ou intuitive mais de mauvais aloi et qui dessert considérablement nos intérêts.
Comme le dessert d’ailleurs cette invitation absurde et quasiment systématique de la part des hôtes ou auditeurs français, à utiliser l’anglais, que ce soit dans un cercle privatif ou à l’occasion de prises de paroles en public.

La langue difficile là encore devient celle qu’on ne parle pas ou très peu et qu’on hésite à utiliser.

L’intercompréhension entre langues voisines

Un autre argument visant à relativiser cette nature si difficile du français  nous est fournit par la théorie ou méthode  de communication, c’est selon, dite de l’intercompréhension entre langues voisines, communément désignée sous le sigle d’I.C.
Tout à la fois théorie linguistique et méthode d’apprentissage reposant sur la grande similitude entre langues de la même famille  (latine, germanique et slave pour l’Europe) et sur la constatation qu’il est plus facile de comprendre une langue qui appartient à celle que l’on parle déjà plutôt qu’une autre.

L’idée n’est pas nouvelle, déjà exprimée en d’autres circonstances par Jean Jaurès, rapidement conscient de la porosité entre l’occitan, sa langue maternelle, le français et le languedocien, puis le portugais et l’espagnol et des avantages pouvant en découler. Des expériences, menées par bon nombre d’universités européennes (Aix en Provence, Rome, Salamanque, Lisbonne notamment)  ont par la suite démontré qu’un francophone pouvait comprendre les autres langues latines en une centaine d’heures. Sans jamais avoir été formé à cette méthode, j’ai moi-même participé à une conversation très spontanée avec un espagnol et un italien où chacun parlant, lentement, dans sa langue, était compris par les deux autres.

Théorie reposant ni plus ni moins que sur une évidence et semblant vouloir démontrer que, pour un espagnol, un italien, un portugais ou roumain, mais l’inverse est également vrai,  le français est tout sauf une langue difficile. (7)

La méthode est d’ailleurs proposée aujourd’hui par les tenants d’un véritable pluralisme à l’échelle européenne comme une alternative au tout-anglais et reposant sur un échange direct et plus respectueux de la forme de pensée de chaque interlocuteur.   

L’anglais et ses paradoxes

Corollaire ou contrepartie, cette autre idée reçue, précédemment évoquée, selon laquelle l’anglais est une langue facile.
Perçue comme d’autant plus facile qu’associée à une image, celle d’un modèle social, économique et culturel dominant, elle est effectivement celle qu’on parle ou que l’on veut parler. Et comme pour le français, circulent bon nombre d’arguments visant à justifier ce que l’on cherche à démontrer.
Parmi les derniers en date, le concept, assez récent, de langue « monosyllabique » collant parfaitement et comme à dessein avec l’idée que l’on se fait de ce qui est « facile ».

Une simplicité apparente

Il est vrai  cependant que  l’anglais présente de prime abord tous les dehors d’une relative facilité d’apprentissage :  une quasi absence de genre grammatical, une conjugaison particulièrement épurée et un vocabulaire en grande partie hérité du français et donc très proche de celui-ci.

Qu’il soit « facile » pour les locuteurs de langue germanique (allemands, néerlandais, danois, suédois, norvégiens, islandais) groupe auquel il appartient, peut se concevoir. Qu’il  puisse l’être pour les autres, qu’il soient ou non européens, de langue romane ou slave, se conçoit en revanche beaucoup moins.

Claude Hagége nous rappelle assez régulièrement ce paradoxe entre l’extension de l’anglais et son extrême difficulté. (2)
Car si l’on veut bien occulter une grammaire, avec ses do-support, son présent continu  et ses verbes à particules, potentiellement déconcertante,  la difficulté essentielle de l’anglais, « peu compatible (si l’on y réfléchit bien) avec une vocation de langue internationale » tient en effet dans son extrême difficulté de prononciation.

Une prononciation déroutante

Avec ses 1 120 graphèmes (unité minimale d’écriture) et ses 62 phonèmes (unité minimale de sonorité), l’anglais dépasse largement le français (avec respectivement 190 et 36 graphèmes et phonèmes) en complexité. Conséquence, une dyslexie que le linguiste qualifie de « véritable fléau pour les anglo-saxons ».

Sans omettre un accent tonique très marqué mais, contrairement à l’espagnol, non indiqué (le français n’en a pas ou peu, c’est l’une de ses caractéristiques et encore est-il systématiquement posé sur la dernière syllabe)  ainsi qu’une fréquence sonore très éloignée de la nôtre, différence majeure sinon fondamentale,  une langue se caractérisant avant tout  dans sa phonologie par une fréquence et un temps de latence qui lui sont propres.

Et pour ne s’en tenir qu’à la prononciation, difficile de considérer comme facile une langue dont certaines diphtongues « ea » ou voyelles « o » peuvent se prononcer jusqu’à six et huit fois de manière différente.

Mais les idées reçues et les mythes, nous l’avons vu, ont la vie dure.

Quand je demande à l’ami de ma fille quelle est la langue la plus difficile, il répond sans hésiter : « Le français » bien sûr.

Yvon Pantalacci – Septembre 2019.

Gustavo  est cubain.  Il est prof et a appris le français, comme il le dit lui-même, à l’Institut supérieur pédagogique et à l’Alliance française de la Havane.
Une langue s’apprend, nécessite évidemment des efforts, se parle, s’entretient et  devient, pourquoi pas, partie intégrante de votre vie.

(1) Pierre Frath.  » Anthropologie de l’anglicisation « .. Sapienta hominis. 2019.
(2)  Claude Hagège.  « Contre la pensée unique ». Odile Jacob. 2013.
(3) Louis-Jean Calvet. « La guerre des langues et les politiques linguistiques ». Payot. 1987
(4)   » Le français dans le monde « . Organisation Internationale de la Francophonie. 2018
(5)  Inspection Générale de l’Education Nationale. Rapport Juillet 2013
(6)  Français sur Objectif Spécifique (F.O.S) et Français Langue Etrangère (F.L.E).
(7)
    » L’intercompréhension entre langues apparentées « . Délégation générale à la langue française et aux langues de France . Références 2006.

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