L’anglais, langue de substitution

Bien au-delà de ce qu’exigent leurs intérêts, de nombreux pays s’anglicisent et opèrent un véritable effacement de leurs langues au profit de l’anglais

 

Voici bientôt un an, je publiais un article sur la propension de l’anglais à se substituer aux autres langues à travers le cas, sans doute extrême, du Danemark.

L’histoire paraissant s’accélérer, j’ai éprouvé le besoin de le réécrire, plus précisément de l’augmenter.
La réflexion, d’autres lectures, d’autres questionnements m’ont alerté sur le fait, devenu évidence, que ce qui était vrai pour ce petit pays voire pour l’Europe du Nord, l’était ou pouvait l’être également ailleurs.
Des expériences, des échanges, des souvenirs passés dont je n’avais peut-être pas mesuré l’ampleur m’ont permis d’étayer un raisonnement ne demandant qu’à s’alimenter.

Entendons-nous bien, il n’est question ici ni d’un excès de pessimisme ni d’un quelconque scénario catastrophe.
Je ne crois évidemment ni à la disparition du français, ni à celle de l’allemand dont il va être question plus bas – J’en suis en revanche beaucoup moins certain pour le danois, bien fragile sur le plan linguistique et si désireux semble-t-il de se fondre dans un univers dominant, culturel, économique ou peut-être juridique, qu’il s’est assigné comme modèle.

Ni le français ni l’allemand ne vont donc se volatiliser.
La disparition d’une langue ne peut que résulter d’un processus excessivement long de transformation, remplacement ou absorption à moins, comme  nous explique  Yves Montenay (1) qu’il ne s’agisse d’une démarche volontaire, longue elle aussi (trois générations nous dit-il), très coûteuse et volontariste, donc en pratique et pour nos langues nationales ou officielles européennes, tout aussi inimaginable qu’inopérante.
La mort d’une langue, comme celle d’un être humain, ne va pas de soi.

Les processus que je vais décrire, sans chercher ici à les expliquer, sont cependant plus pernicieux car ils mettent en œuvre, la plupart du temps, non pas une volonté réelle ou expresse de remplacement d’une langue par une autre, mais un phénomène fort bien décrit notamment par Claude Hagège (2) et Pierre Frath (3), « imitation du modèle social dominant » ou « langue de la puissance » pour l’un, « irrationnel » et « inconscient » pour l’autre et pouvant aboutir à des résultats sinon similaires, du moins préoccupants.

En d’autres termes et pour reprendre une loi Toubon infiniment moins protectionniste qu’il n’y paraît : l’anglais, oui, mais pas de façon « exclusive », pas au détriment des autres langues et encore moins de sa propre langue.

Parabole parfaitement conceptualisée par Pierre Frath dans sa vision anthropologique de l’anglicisation :

« Tous les inconvénients de l’anglicisation sont causés par une surenchère qui vise à remplacer la langue locale par l’anglais. Enseigner en anglais, d’accord, mais pourquoi seulement en anglais ? … On ne voit pas pourquoi la connaissance d’une lingua franca implique l’abandon de la langue du pays. Il est sûr que le français résistera plus longtemps que des langues orales et qu’il continuera longtemps à être utilisé dans la vie quotidienne et dans la littérature, mais n’y a-t-il pas là au moins matière à débat ? »

***

Des facteurs de fragilité

Même à l’échelle d’une Europe pourtant morcelée le Danemark reste un pays relativement petit : 5,5 millions d’habitants et une superficie équivalente à celle des Pays-Bas.

Mais contrairement à son voisin, le royaume ne dispose d’aucun territoire ultra-marin lui permettant d’élargir son espace linguistique. Et ce ne sont ni les Féroé ni le Groenland, tous deux dotés d’une large autonomie ni encore moins l’infime minorité danoise en Allemagne qui pourraient étoffer cette base linguistique.
S’ajoute à cela une politique linguistique très libérale, « tout interventionnisme dans ce domaine étant considéré comme inutile voire suspect » (4). Si le danois est la langue maternelle de 92 % de la population, il n’est langue officielle que de facto, son statut juridique n’étant défini, contrairement par exemple à la France, ni dans la constitution, ni même dans une loi.

Le royaume présente donc ce que l’on pourrait définir comme des facteurs de fragilité qu’une relative proximité avec le Royaume-Uni et une appartenance à la famille des langues germaniques ne peuvent que renforcer.

Car c’est bien en ces termes que le problème se pose.

Depuis de nombreuses années, les observateurs signalent une intrusion de l’anglais allant bien au-delà des traditionnels mécanismes d’emprunt. Et les termes de «substitution» (2) «quasi-effacement» (4) ou  reviennent maintenant avec insistance.

Jusqu’à l’absurde, le choix d’une autre langue

On observe en effet un recul progressif du danois dans des domaines aussi essentiels que l’enseignement, la consommation ou les services publics, pour ne citer que les principaux.

La langue d’enseignement à l’école publique est le danois avec l’anglais LV1 obligatoire bien entendu. Mais le processus tend à s’inverser dans le privé, pourtant en partie subventionné par l’État, où l’anglais peut, selon les écoles, devenir langue d’enseignement et le danois langue seconde obligatoire !
Le pas semble franchi dans le supérieur où l’on se dirige vers une généralisation de l’anglais avec des taux dépassant, selon les cursus, les 50 %, les programmes de doctorat utilisant exclusivement l’anglais. D’où un risque de fracture, peut-être dores et déjà consommée, avec des praticiens ou des spécialistes formés à la seule terminologie anglaise et incapables de transmettre dans leur propre langue certaines informations, peut-être les plus essentielles, à leurs clients ou à leurs patients.(4)
Plus inquiétant est l’effacement du danois au quotidien dans les services publics ainsi que dans des secteurs pourtant dépourvus de tout enjeu à caractère international. C’est le cas notamment de la consommation où caractéristiques des produits et notices d’utilisation ne sont souvent disponibles qu’en anglais ou des offres d’emploi systématiquement rédigées en anglais. Cas absurdes, mais désormais généralisés, d’entreprises danoises recrutant en anglais des employés danois pour un travail au Danemark (4).

Et force est de constater que la mobilisation ou la prise de conscience semblent très relatives entre des recommandations, somme toute minimalistes, ne tendant qu’à une «reconnaissance» (sic) du danois aux côtés de l’anglais, jusqu’à un premier ministre persévérant, malgré la qualité des services de traduction, à n’employer que l’anglais et non sa langue au parlement européen.

Un glissement similaire observé aux Pays-Bas

Comme chez le voisin, la proportion de matières enseignées en anglais dans le supérieur ne cesse d’augmenter pour dépasser aujourd’hui les 60 %.

Mais c’est sans doute l’état d’esprit des principaux intéressés qui inquiète le plus, tant de la part des grandes universités – voir les déclarations, très étonnantes de la part de responsables universitaires, semblant prôner un abandon pur et simple de leurs langues nationales – (5) que des étudiants eux-mêmes, désertant les filières de littérature et civilisation néerlandaises, en un mot, leur propre culture.
Avec deux cents étudiants inscrits en littérature néerlandaise, les cursus commencent à fermer. Autres conséquences, une déperdition des connaissances et des facultés créatrices dues au fait d’étudier et raisonner dans une autre langue que sa langue maternelle ainsi qu’une disparition progressive du fonds documentaire existant en langue néerlandaise.(6) Sans même évoquer, là encore, une fracture pressentie entre une élite diplômée et le reste de la population.
Avec un espace néerlandophone et un réseau universitaire étendus, les Pays-Bas paraissent cependant mieux armés que leur voisin scandinave.
Pourtant, chez l’un et l’autre, tout comme en Suède, en Norvège et en Finlande, la pénétration de l’anglais devient de plus en plus marquée. A tel point qu’on observe et pour ne plus s’en tenir qu’aux seuls danois ou néerlandais, une perméabilité croissante des langues des pays nordiques à la langue de Shakespeare.

Il est maintenant de plus en plus fréquent que lorsqu’un suédois, un norvégien ou un finlandais ne connaît pas, ou plutôt ne connaît plus, un mot de sa propre langue, il ait recours à un vocable anglais.

Une expérience allemande riche d’enseignements

Plus significatif ou préoccupant est le cas de l’Allemagne pays, contrairement au Danemark ou aux Pays-Bas, comparable à la France par la taille, l’importance économique et culturelle et gagnée elle aussi par un processus d’anglicisation largement enclenché.

Et pourtant, une ossature et un contexte différents auraient pu jouer comme autant de modérateurs : 83 millions d’habitants, ce que l’on pourrait nommer, de la Belgique au Luxembourg en passant par l’Autriche, la Suisse et le nord de l’Italie, une ceinture linguistique conséquente, mais également et peut-être avant tout un rayonnement, politique, culturel, économique dont ne disposent pas ses voisins nordiques.

Malgré cela, facilitée par une proximité géographique avec l’Europe scandinave et une appartenance à un même groupe linguistique favorisant tout à la fois un apprentissage de l’anglais considéré comme naturel et accélérant les mécanismes d’emprunt, c’est une tout autre logique qui semble l’emporter.

«Même au sujet de Kant la recherche se fait en anglais »

L’enseignement supérieur tout d’abord, terrain privilégié s’il en est et au sein duquel l’anglicisation semble devenue une évidence qu’il serait presque vain de vouloir remettre en cause.

Qu’on en juge, en 2013, sur les 15 000 cursus proposés par les universités allemandes, environ 800 étaient enseignés en anglais. Et comme au Danemark, aux Pays-Bas et chez les voisins scandinaves, plus on progresse, plus on a de chances d’étudier en anglais ou inversement moins on en a d’étudier dans sa langue. Les chiffres sont significatifs : toujours en 2013, 700  masters n’utilisaient que l’anglais comme langue de travail. L’écart depuis n’a fait que s’accentuer (7).
Là encore, les arguments, attractivité, carrière, soutien financier, sont bien rodés.
Résultat, « Dans bien des domaines, l’allemand a complètement disparu » constate une prof de Basse-Saxe. « Même au sujet de Kant, la recherche se fait en anglais !».

Une recherche qui peine à exister

Les conséquences ou effets négatifs sont désormais connus et largement commentés, à commencer par une perte mémorielle synonyme de désaffection pour certains cursus, perte de terminologies et disparition progressive du fonds documentaire. Et sur ce point le processus finit par s’auto-alimenter : moins l’allemand est utilisé, plus les mémoires, thèses et autres biographies rédigées en allemand deviennent rares et obsolètes ce qui justifie d’autant et accélère le recours à l’anglais.

Corollaire de cette sous-utilisation de l’allemand, on assiste à une baisse de niveau de la part d’étudiants perdant l’habitude d’écrire dans leur langue sans pour autant parvenir à une maîtrise de l’anglais suffisante (3).
Autre conséquence prévisible, une baisse significative de l’enseignement de l’allemand à l’étranger. Pourquoi se donner du mal dans l’apprentissage d’une langue n’offrant plus aucun intérêt, l’essentiel des études étant désormais accessibles en anglais ? Témoin cette mésaventure, tout sauf anecdotique, vécue par deux chinoises ayant appris l’allemand en prévision d’un échange universitaire pour découvrir, une fois sur place, que cela ne leur servirait à rien, leur master de biologie utilisant l’anglais et uniquement l’anglais comme langue de travail (7).
Citons encore sur un plan moins immédiat mais tout aussi pénalisant, une perte d’influence de l’allemand en tant que langue de recherche, ainsi que, sur le plan interne, ce que les spécialistes qualifient de « perte de domaines » c’est-à-dire l’impossibilité pour ces néo- diplômés de communiquer dans leur langue maternelle avec le grand public. Autre cas de déconnexion entre utilisateurs de l’anglais, une nouvelle fois langue de l’élite, et le reste de la population.

Volkswagen passe à l’anglais

Plus surprenant sans doute est l’effacement de l’allemand dans ce qui peut être considéré comme le symbole même du modèle allemand, l’industrie automobile.

L’annonce, fin 2016, fait grand bruit : à compter du 1er janvier 2021 l’anglais, désormais langue de travail obligatoire de l’administration, de la communication et de la documentation ainsi que des cadres supérieurs, remplacera l’allemand chez Volkswagen (9).

On pourra toujours relativiser à travers ce que certains présentent comme une vaste opération de relations publiques, le constructeur cherchant avant tout à revoir sa communication après le scandale des moteurs truqués et avancer ses pions sur le marché américain. La décision, n’empêche, est lourde de sens quant au regard posé sur sa propre langue, sa capacité à créer de la richesse et à communiquer, y compris en interne. Lourde de sens également la dimension irrationnelle du rapport à la langue de l’autre et aux attributs magiques conférés à la « langue de la puissance » rendant meilleur par le seul fait qu’on l’emploie.

Car, si l’annonce est suivie d’effet, ce seront les mêmes erreurs et dysfonctionnements comme à chaque fois que l’anglais est imposé au sein d’une entreprise, un anglais perdant sa vocation de communication pour devenir, à nouveau, outil de différenciation et de hiérarchisation. Et là encore, tout comme aux Pays-Bas et au Danemark, même fracture annoncée entre les élites et les 400 000 employés du groupe, fracture très assumée semble-t-il au travers de cet irréel et vertigineux «La connaissance de l’allemand ne sera plus nécessaire pour pouvoir exercer des responsabilités dans le groupe» fièrement mis en avant par un porte-parole.

Basculement enfin ayant de quoi surprendre de la part d’un groupe qui domine le marché européen pour qui sait qu’adopter une langue étrangère comme langue de travail revient à en adopter aussi les codes.

En un mot, beaucoup à perdre et peu à gagner.

Une anglicisation qui fait tache d’huile

Au cours des années 2010, les Verts dont on connaît le poids dans le paysage politique et social allemand, décident d’utiliser l’anglais dans leur publicité aux élections européennes. Attitude surprenante de la part d’un parti, deuxième force politique du pays derrière le CDU d’Angela Merkel, dont on sait l’aversion pour les idées libérales et le modèle économique proposé par les anglo-saxons.

Dans le même registre et à la même époque, les ministres de la justice de Rhénanie et de Hambourg présentent une proposition de modification du code de procédure allemand afin que l’anglais puisse être utilisé devant les juridictions commerciales et civiles. Demande là encore lourde de sens notamment quant au degré d’influence des cabinets d’avocats d’affaires anglo-saxons, très exacte illustration du « gouvernement invisible » tant vanté par Edward Bernays (9), sur leurs homologues allemands, les juges mais également les ministres eux-mêmes porteurs du projet (10).

Les exemples sont nombreux et la liste non exhaustive, commerce, publicité, restauration même avec un public dorénavant incommodé voire ulcéré par des serveurs qui ne parlent que l’anglais.

Du coup, c’est le modèle français (on croit rêver !) qui est cité avec sa politique linguistique présentée comme draconienne.

Le Times en 2010, fin connaisseur, appréciait déjà : « la soumission linguistique allemande est pitoyable, dépourvue de toute dignité, bref pathétique ».

 

… Janvier 2017. J’étais au Koweït pour une mission d’audit.

Un Koweït, ancien protectorat britannique, où le poids conjugué des influences américaine et britannique reste considérable. Poids dont s’accommodent fort bien les représentations françaises, suffisamment en tout cas pour que l’ambassade de France ait été sur le point, l’a-t-elle fait, je l’ignore, de rédiger son règlement intérieur en anglais.

Dans une ville, Koweït city, où l’anglais prédomine, les centres commerciaux, peu différents des nôtres, sont désignés sous le nom peu local de « malls ». Malls à l’attention exclusive d’une clientèle koweïtienne seule en mesure de s’y approvisionner. Ici, pas de touristes (le Koweït n’est pas Dubaï), peu d’expatriés et une population étrangère, sri lankaise, philippine, nombreuse, majoritaire même mais comme chacun le sait, asservie et exclue des circuits économiques.

Une chose pourtant m’avait surpris, ces immenses panneaux, visibles depuis les autoroutes ou les rocades et invitant à se diriger vers des malls destinés, je me l’étais fait confirmer et l’avais moi-même constaté, à une clientèle exclusivement locale, panneaux donc, tout autant publicitaires qu’indicateurs, rédigés non pas en arabe mais exclusivement en anglais.
Je n’en ai jamais compris la raison.

Mais peut-être est-ce cette présence de l’anglais à la place de l’arabe, présence à laquelle je n’ai trouvé aucune explication plausible, qui a donné le ton, voici trois ans de cela, à une réflexion plus globale sur des phénomènes d’effacement ou de substitution, plus proches de nous ceux-ci, objectifs et tout à fait avérés et qu’il m’a paru important de décrire.

Yvon Pantalacci – 31 mai 2020

 

(1) Yves Montenay. Le français, une arme d’équilibre contre la mondialisation. Les belles lettres. 2015.
Thème et chronologie de la disparition des langues initialement développés par Louis-Jean Calvet dans « Linguistique et colonialisme » (Payot. 1974) puis Pierre Frath cité ci-dessous.

(2) Claude Hagège. Contre la pensée unique. Odile Jacob. 2013.
(3) Pierre Frath. L’anglicisation comme phénomène anthropologique. 
(4) Université Laval – L’aménagement linguistique dans le monde. Octobre 2016.
(5) Ecole royale vétérinaire du Danemark (2010) – Président de l’université libre d’Amsterdam (2014)
(6) Les Echos. 27 Février 2019
(7) Libération. 20 mai 2013
(8) Les Echos. 14 décembre 2016 – Die Welt 31 janvier 2017
(9) Edward Bernays. Propaganda. H. Liveright New York. 1928 – Editions La découverte 2007.
(10) Marianne. 2 mars 2010. 

 

 

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