L’anglais et nous : une irrationnelle attirance

Qu’on l’ignore, le minimise, le regrette ou s’en réjouisse, le constat d’un usage généralisé de l’anglais s’impose comme une évidence.

Quel que soit le sens qu’on lui donne, imitation excessive ou abandon délibéré d’une culture ou d’une langue pour une autre, l’anglicisation gagne aujourd’hui la majeure partie de nos domaines d’activité, entreprise, recherche scientifique, enseignement supérieur, informatique et nouvelles technologies, publicité, culture, médias etc, toute énumération n’offrant plus désormais qu’un intérêt très secondaire.
Cette anglicisation atteint chacune des sphères de notre organisation sociale, individuelle, publique (rue, centres commerciaux, espace audiovisuel), mais également institutionnelle (établissements publics, collectivités, administrations) pour ne pas dire étatique voire supra-étatique.


Le cas particulier des emprunts est à ce titre symptomatique de ce que l’on pourrait considérer comme une rupture dans le jeu naturel des interférences linguistiques. Si l’on admet que près de 60 % du vocabulaire nouveau, néologismes ou emprunts, provient, en dépit de toute apparence de la sphère francophone, il est vrai en contrepartie que pour les 40 % restants, l’anglais est ultra-dominant, nord-américain à 80 % et californien à 50 %, systématique dans certains domaines, résultat, non équivoque cette fois-ci, «du choix préférentiel de la langue dominante».

Et ce qui est vrai pour la France l’est également, de façon plus nette encore, pour l’Europe et notamment l’Europe du Nord avec un effacement progressif de certaines langues, le danois par exemple, au profit de l’anglais.

Or, force est de constater que les remarques, interrogations ou suggestions portant sur la pertinence de cette généralisation se heurtent à un argumentaire parfois fondé mais le plus souvent artificiel et stéréotypé :

Impératifs (parfois tout à fait réels il est vrai) de visibilité, nécessaire préparation des étudiants à leurs futures carrières (ce que Pierre Frath définit comme des comportements finissant par s’auto-justifier), gage de compétitivité, apanage semble-t-il du seul anglais («Pour mieux vendre, vendons en anglais»), quand il ne s’agit pas de formulations plus vagues («c’est la langue internationale», «indispensable pour trouver un travail») opposées la plupart du temps dans un cadre purement privé ou par des personnes déclarant quant à elles ne jamais utiliser l’anglais au travail.


Arguments bien rodés, répétés, n’admettant que rarement pour ne pas dire jamais la contradiction et ayant semble-t-il pour eux la force du nombre, le poids que donne aux mots l’inconscient collectif quand il est à lui-même sa propre fin et n’a pas à être démontré, en un mot, ce qui est posé comme irréfutable par le fait même qu’on le dit, non parce qu’on le pense, le comprend ou le déduit de sa propre analyse mais le répète ou le reproduit ne serait-ce que pour justifier ce qui apparaît désormais comme le sens commun.

Autant de comportements, pour ne pas dire de codes sociétaux auxquels je ne parvenais pas à trouver de justification objective et que j’ai regroupés sous la dénomination tout aussi générique que commode, d’irrationnels.

M’appuyant sur une réflexion partagée à travers des lectures, Claude Hagège, Louis-Jean Calvet, Pierre Frath notamment et les apports de l’anthropologie linguistique, sans omettre les travaux de Murielle Salmona sur la mémoire traumatique et la « colonisation de l’esprit » et ses développements sur l’emprise, la manipulation et la mésestimation de soi, j’ai donc éprouvé le besoin non pas de mesurer mais plus véritablement comprendre les mécanismes par lesquels une langue en arrive à s’inscrire dans les consciences et les comportements au point d’en exclure parfois tout jugement et toute réflexion propres.

L’anglais et nous, quand une langue s’invite dans notre quotidien, dans notre intimité …

**

« Qui sont les hommes qui, sans que nous en ayons conscience, nous soufflent nos idées, nous disent qui admirer et mépriser…»

« La manipulation consciente, intelligente, des opinions et des habitudes organisées des masses joue un rôle important dans une société démocratique. Ceux qui manipulent ce mécanisme social imperceptible forment un gouvernement invisible qui dirige véritablement le pays. »

Ainsi débute « Propaganda », publié en 1928, récemment traduit en français et par lequel Edward Bernays, à partir des acquis de la psychanalyse, définit les principes de ce qu’il nomme «manipulation» et «propagande» et se propose d’en perfectionner et systématiser les techniques. (1)

Façonner les consentements

Car Bernays, neveu de Freud, auto-proclamé « conseiller en relations publiques », est passé maître dans l’art de créer l’événement, lancer des modes, fabriquer des polémiques et au besoin diaboliser, en un mot « façonner les consentements ».

Propaganda. Edward Bernays

Considéré comme l’un des acteurs majeurs du XX éme siècle dont il aura accompagné quelques-unes des transformations sociétales les plus fondamentales, il a exercé et exerce encore une influence considérable sur nos élites, qu’elles soient économiques, politiques ou culturelles, aux prises les unes et les autres avec les mécanismes d’une même « démocratie de marché ».

A ces notions de propagande et de manipulation, rapidement mal connotées, vont en succéder d’autres, jugées moins agressives. A chaque époque ses règles de communication et son seuil d’acceptabilité.

Et pourtant, au-delà d’une valse terminologique de pure façade et derrière les notions d’« affaires publiques » (public affairs), «diplomatie publique» (public diplomacy) et aujourd’hui de «soft power» avec son dernier avatar, le smart power (habile combinaison des hard et soft powers) prônés par le politologue américain Joseph Nye, ce n’est rien d’autre que de ces mêmes techniques mises en œuvre pour influencer l’opinion dont il s’agit. (2)

En définissant le « soft power » comme « la capacité d’obtenir ce que l’on veut en amenant les gens à vouloir la même chose que vous par l’attraction plutôt que par la coercition ou l’argent », Joseph Nye ne fait ni plus ni moins qu’en référer à son prédécesseur. Car après tout, rien ne change, des mécanismes faits de persuasion et de séduction, aux objectifs pour lesquels, de Bernays à Nye, seuls comptent l’« efficacité » ainsi, nous y reviendrons, qu’un mimétisme total et l’absolue adhésion de l’ « influencé » comme seules affirmations.

Qu’il s’agisse de propagande, de manipulation ou du plus séduisant soft power auquel chacun semble aujourd’hui adhérer, la méthode fait rapidement ses preuves et, dés la fin de la Deuxième guerre mondiale, émerge, sous couvert de programmes d’information et d’activités culturelles officielles à l’étranger, une véritable entreprise de diffusion de l’idéologie américaine dans laquelle l’exportation du mode de vie et surtout de la langue joue le premier rôle.

Information, désinformation, langue et culture

La liste est longue des structures et programmes fédéraux visant à promouvoir la langue et organisés, dés 1947, selon des méthodes que n’aurait pas désavouées Bernays et un processus que Claude Hagège définit comme « La conquête par la multiplication des organes de diffusion de l’anglais ». (3)

Citons l’Agence d’information des Etats-Unis (USIA), créée en 1953 sous Eisenhower, dotée de moyens législatifs et financiers à la hauteur de l’enjeu et dont la mission n’est autre qu’« informer et influencer le public étranger dans la promotion de l’intérêt national ».
Citons encore, quelques années plus tard, le Pearce corps, formé en 1961 par le très populaire Kennedy pour aider les nations les moins favorisées mais visant essentiellement, en pleine guerre froide, à promouvoir l’histoire, la civilisation et la langue américaines.
Claude Hagège nous rapporte d’ailleurs cette anecdote tirée de l’ «Anglo-american conference report» précisant, la même année, qu’il importait que l’anglais devint « la langue dominante » et imposât « une autre vision du monde ». « Un des moyens était que les participants anglophones aux réunions internationales fussent explicitement opposés à l’emploi d’autres langues ». (4)

Stratégie de promotion de la culture et de la langue dans laquelle l’administration américaine est, bien qu’elle s’en défende, aujourd’hui encore bel et bien impliquée, derrière notamment un Congrès et un Département d’État très actifs pour protéger les industries culturelles américaines, essentiellement cinématographique et musicale, à l’étranger.


Rappelons enfin, commandités par le British council et bien que non traduits en français à ce jour, les rapports Graddol (1997 et 2006), pour l’impact considérable qu’ils ont eu et ont toujours auprès de nos élites et par voie de conséquence sur les médias et l’opinion, à travers l’idée qu’elle peut se faire de sa propre langue. (5)


Hollywood et la mémoire collective

Parmi les outils de cette offensive considérant la langue comme partie intégrante d’un arsenal stratégique de puissance figure, sans doute en premier lieu, l’industrie du cinéma.

Dés l’immédiat après-guerre, les producteurs d’Hollywood, conscients de l’enjeu, vont très rapidement l’utiliser comme vecteur de diffusion du modèle culturel américain.
Quelques années plus tard, sous l’impulsion de Roosevelt, ce sont les grands réalisateurs qui mettent leur talent au service de l’identité nationale. C’est l’époque des Westerns, de John Ford à Franck Capra, réaffirmant la bravoure et les valeurs patriotiques. Le succès des films américains ne se démentira plus.

L’accord Blum-Byrnes du 28 mai 1946 ouvrant droit, en contrepartie de la liquidation des créances françaises, à des dispositions spéciales sur l’ouverture du marché français à la production américaine, ne fait qu’entériner une prépondérance déjà acquise.

L’influence du film américain ne fait, depuis, que se confirmer, influence s’appuyant notamment sur l’identification au héros (qui n’a jamais été subjugué par une Faye Dunaway ou un James Stewart?), l’affirmation et la défense de valeurs que seuls les Etats-Unis se déclarent en mesure de porter, une forte puissance narratrice ainsi que, appliqué à l’anglo-américain, ce que Claude Hagège définit, bien que dans un tout autre contexte, comme la « force phonique » ou la « substance acoustique » sur lesquelles nous reviendrons mais qui, démultipliées par la V.O et la qualité des infrastructures, jouent un rôle que l’on aurait tort de sous-estimer.

Quoi d’étonnant à ce que l’allemand Wim Wenders déclare en 1997 :

« Trouverait-on à travers le monde le rêve de l’Amérique sans le cinéma ? Aucun autre pays dans le monde ne s’est ainsi tant vendu et n’a répandu ses images, l’image qu’il a de soi, avec une telle force, dans tous les pays. » (6)

L’anglais dans la publicité

Parmi ces canaux de diffusion, difficile également de ne pas évoquer la publicité tant elle fait jouer, bien qu’à un autre degré, les mêmes ressorts d’influence, de mimétisme et d’adhésion.

Qu’il s’agisse des musiques de fond, exclusivement ou presque en anglais, comme s’il n’existait d’autre expression musicale, espagnole, italienne, créole ou africaine, des slogans, voire et de plus en plus de la langue de tournage elle-même, le constat d’une tendance à l’ anglicisation semble dans sa globalité sans appel.

Pour autant Pierre Frath introduit une analyse très pertinente, non sur le devenir d’un processus sur lequel planent en vérité peu de doutes, mais sur la façon dont les professionnels de la communication semblent nous y conduire. (7)

L’automobile tout d’abord avec un «Motion & Emotion» (Peugeot) jouant sur une triple ambiguïté : les deux mots existent, en anglais et en français; la majuscule dans Emotion permet de faire l’impasse sur l’existence ou non de l’accent; le & enfin permet d’éviter de se prononcer entre le français « et » et l’anglais « and ». Pratique.
Idem avec Citroën et son « Créative technologie » : orthographe française mais ordre de mots anglo-saxon. Citroën chez laquelle le pas vient d’être franchi avec un slogan, « Inspired by you », désormais totalement et objectivement en anglais.


Même analyse avec les parfums. Les classiques tels N° 5 ou Ô de Lancôme conservent leurs noms français mais les nouveaux parfums portent dorénavant des noms soit mixtes, «Trésor in love» (Lancôme), soit anglo-saxons, « Love story » (Chloé), « Black opium floral shock » (Yves Saint Laurent).

Sa conclusion est à la fois simple et désabusée : nos communicants, tentés par un basculement vers l’anglais, ne font que préparer ou plutôt conditionner une clientèle qui bientôt et pour l’exemple qui nous intéresse, n’associant plus l’image de la France à l’industrie du luxe, consentira au principe d’une seule communication en anglais.

Il devient dès lors difficile d’accréditer l’idée d’un communicant purement passif se bornant à suivre les domaines d’application, tant cette démarche, dans ce qu’elle a de froid et de calculateur, relève d’une authentique stratégie visant à devancer des goûts non clairement formulés, bien davantage que d’une très passive soumission à « l’air du temps ».

Recherche, enseignement supérieur, entreprise

D’autres canaux, « ponts linguistiques » tels que les qualifie Christian Tremblay, président de l’Observatoire européen du multilinguisme, contribuent à la diffusion de l’anglais, influant par là même sur nos comportements et notre perception de la langue.


Parmi ceux-ci, difficile de passer sous silence le cas de la recherche scientifique qui verrouille et étouffe tant les programmes de recherches que les méthodologies par le biais de deux indicateurs, le « Science citation index » et l’ « Impact factor », dorénavant incontournables et qui « permettent (l’un et l’autre) d’établir un contrôle individuel sur les chercheurs ainsi que sur les publications en les incitant à valoriser des articles écrits en anglais et conformes (qui plus est) aux canons anglo-saxons ». (7)

Indissociable du précédent, citons également l’enseignement supérieur confronté, tant en raison de très pragmatiques impératifs de carrière que de ce qu’il faut bien qualifier de pur snobisme, à une anglicisation, c’est à dire un enseignement exclusif en anglais, prenant des allures de raz de marée, plus ou moins circonscrite à l’Europe du Nord et, pour l’instant, relativement contenu dans l’hexagone par une politique linguistique jouant pleinement son rôle de garde-fou.
Ses conséquences les plus dévastatrices portant néanmoins et à terme, outre sur une perte de terminologie et de domaine (impossibilité de communiquer dans sa propre langue) maintes fois signalées, mais peut-être avant tout sur la capacité à produire de la connaissance et par là même à « penser la modernité » (Pierre Frath déjà cité).

Dernier exemple avec l’entreprise où une réelle recherche de compétitivité associée à une volonté d’imitation pas toujours assumée peut aboutir, dans un comportement non maîtrisé, à une communication systématique en anglais (y compris entre francophones) érigée en principe et à un code de l’entreprise totalement inversé donnant lieu à des dysfonctionnements dont le déclassement de spécialistes au profit de personnels moins compétents mais meilleurs anglophones, pour ne citer que celui-ci, est l’un des exemples les plus probants. (4) – (8)

Chine, Russie, France : d’autres stratégies d’influence


Pour être tout à fait honnête cependant, la mise en place de mécanismes consistant à influer sur le consentement, s’attirer les bonnes grâces de l’opinion, voire déclencher les réflexes d’achats n’est pas l’apanage des seuls Etats-Unis.

La démarche visant à considérer le soft power comme un outil naturel de politique étrangère accompagne en effet toute volonté d’expansion et devient dès lors inhérente à toute puissance ayant vocation à un rayonnement international.
Quels que soient le nom qu’on lui donne, soft power, politique d’influence, de persuasion, de manipulation ou diplomatie économique, son orientation, libérale ou autoritaire ou son contenu, le concept, vieux comme le monde, est profondément ancré dans la culture internationale.

Nombreux sont les pays, quelles que soient leur dimension et leur stature, ayant mis en place de telles stratégies avec une réussite pour le moins inégale et le grand mérite des Etats-Unis est d’avoir fait en sorte que nous en soyons devenus, les uns et les autres, les propres acteurs.

Ce n’est pas la moindre de leur réussite.

Le «rêve chinois»

Les efforts de la Chine dans ce domaine sont récents et ne semblent pas, à ce jour, couronnés de succès.

Si le soft power chinois aime à s’appuyer sur des images d’Épinal de pure façade véhiculant l’idée, rassurante, d’une culture millénaire faite de traditions, fleurs de lotus, dragons ou opéras chinois, c’est sur un tout autre terrain qu’il se construit véritablement, la Chine disposant, tout comme les Etats-Unis, de moyens considérables pour mettre en oeuvre une stratégie d’influence à l’échelle mondiale. (9)

Son action porte notamment sur le terrain médiatique à travers l’agence de presse Xinhua (littéralement Chine nouvelle) instrument de pénétration des sphères médiatiques internationales et parfait relais des communiqués du Parti communiste chinois.
La très récente chaîne CGTN-Français en offre l’une des meilleures illustrations, chaîne de télévision chinoise francophone lancée en 2007, intégrée, aux côtés de ses équivalents en langues anglaise, arabe et espagnole, dans un programme ambitieux d’expansion internationale des médias chinois et diffusée à ce jour dans 87 pays avec une attention toute particulière pour le continent africain.

Parallèlement et de façon indissociable, la langue s’affirme comme l’autre élément-clef de cette politique d’influence. Créé en 2004, l’Institut Confucius, équivalent chinois de l’Alliance française ou du Goethe-Institut, compte aujourd’hui 548 agences implantées dans 150 pays et regroupant pas moins de 2,5 millions d’inscrits.
Apparent succès d’ordre comptable qui ne doit cependant pas occulter le caractère peu attractif d’une langue qui, outre le fait qu’elle n’est pas la langue maternelle de la plupart des Chinois, est considérée, par les linguistes, comme extrêmement difficile à apprendre à l’âge adulte.

Bien qu’il soit sans doute encore tôt, il semble cependant que les efforts déployés par le Parti communiste chinois se soient jusqu’alors révélés insuffisants pour faire oublier un modèle peu attirant et occulter la nature autoritaire du régime ainsi que l’image, toujours présente, d’une «Chine menaçante».

Image négative renforcée par les échos très mitigés d’une politique africaine, ses surendettements et ses catastrophes écologiques auxquels s’ajoute le ressentiment des populations locales confrontées à des méthodes et à un regard en net décalage avec la politesse des notables et les discours officiels.

La Russie et le « soft power négatif »

Foncièrement différente semble être la politique d’influence russe, qualifiée par les intéressés eux-mêmes et par euphémisme de « force douce », (miagkaia sila), reposant sur une alternative à la pensée dominante occidentale, une critique à peine voilée des démocraties libérales et la promotion d’un pouvoir fort et incarné.

Action d’influence particulièrement habile cependant, ayant réussi, en dépit des critiques et de réels handicaps, absence de modèle de vie ou de produits de consommation courante largement diffusés, à renforcer en l’espace de quelques années son pouvoir d’attraction.

Avec pour axe central la mise en scène de la personne du président dans un contexte autoritaire pour ne pas dire militarisé, le soft power russe apparaît comme très fortement marqué et s’appuie sur des supports qui lui sont propres et dont il tire son originalité :

• Un corps diplomatique rompu à la stratégie d’influence, particulièrement actif notamment lors du rattachement de la Crimée à la Russie présenté comme une manifestation du principe d’auto-détermination.
• Une Eglise orthodoxe qui s’impose aujourd’hui comme l’un des marqueurs essentiels de l’identité russe et exerce, par l’intermédiaire de son patriarche, une incontestable autorité morale sur la communauté de fidèles et sur la diaspora.
• Les très décriés mais néanmoins terriblement efficaces réseaux sociaux, instruments d’opérations massives de cyber-manipulation, passés maîtres dans l’art de la désinformation tant en Russie qu’à l’extérieur du pays et faisant dire à leurs détracteurs que « le soft power russe actuel ressemble davantage à un outil de dissuasion qu’à un outil de persuasion ». (10)

• De façon plus classique enfin, un réseau médiatique tentaculaire noyauté, là aussi, par le pouvoir central. Citons, calquée sur le précédent chinois, la chaîne russe d’information francophone RT France lancée en décembre 2017, qui émet, malgré les réserves du gouvernement français, depuis Paris, bénéficie d’une audience de plus en plus large à travers le monde et envisage aujourd’hui de se développer en Afrique francophone.

L’influence à la française

Par son histoire, par l’importance qu’elle accorde à sa culture, par son organisation administrative et son action diplomatique, la France est, elle aussi, engagée dans un processus comparable.

En ce sens, elle n’échappe pas à la règle et a mis sur pied, bien avant l’invention de l’expression «soft power», un dispositif de promotion d’un modèle, d’une idée qu’elle a longtemps considéré et qu’elle continue à considérer comme universels, une part non négligeable de cet arsenal d’influence se confondant avec la notion, bien que générique et désormais mondiale, de Francophonie.

A ce titre, elle exerce son « influence » à travers des médias à diffusion planétaire, qu’il s’agisse de chaînes de radio, Radio France Internationale et Monte Carlo Doualiya ou de télévision, France 24 mais peut-être surtout TV5 Monde et ses programmes d’expression française sous-titrés en 12 langues et visant, les uns et les autres, à offrir soit en français soit en plusieurs langues, une vision française de l’actualité internationale.
Elle s’appuie également sur une diplomatie culturelle (Institut français, Unifrance, Alliances françaises, etc) ainsi qu’un réseau scolaire à l’étranger (Agence pour l’enseignement du français à l’étranger – AEFE -, Agence universitaire de la francophonie -AUF- notamment) sans équivalent. Attractivité renforcée par les quelque 330 000 étudiants étrangers accueillis, en liaison avec l’opérateur du ministère des Affaires étrangères Campus France, dans ses universités et grandes écoles.

Cela sans compter avec la notion, bien qu’aux contours plus diffus, de francophilie, définie en août 2014 par Jacques Attali, ou encore les prévisions portant la population francophone à près de 770 millions à l’horizon 2050, évolution conditionnée notamment par les progrès réalisés en matière de scolarisation et d’alphabétisation en Afrique francophone.


Et pourtant, bien que les observateurs s’accordent à le considérer comme l’un des plus influents du monde (11), il semble que le concept de soft power à la française soit, à l’intérieur de nos frontières, méconnu, minimisé quand il n’est pas ouvertement critiqué.
En un mot, la simple idée d’influence, l’idée même de promouvoir une langue et d’exporter, en Afrique comme ailleurs, ce que la France considère comme des « valeurs », met en difficulté, rend mal à l’aise.

Les raisons sont multiples, complexes comme le sont tous les jeux de séduction et certainement confondues, comme par un jeu de contrepoids, avec le consensus et l’image, toujours ascendante, dont jouit le soft power américain.
Perception pourtant en totale rupture avec les plus récentes analyses confirmant une régression des Etats-Unis dans le classement international du soft power, régression due essentiellement aux élections de Georges W. Bush et Donald Trump et semblant positionner les Etats-Unis à rebours des valeurs émergentes du monde.


On pourrait dès lors être en droit de se demander, les deux courbes étant diamétralement opposées, si cette évolution justifie la faveur dont jouit encore l’anglais. C’est là une vraie question auquel nul, sauf à se hasarder en conjectures, n’est en mesure de répondre tant ce domaine, par les ressorts et les mécanismes qu’il déclenche, échappe, c’est en tout cas ce que j’essaie sinon de démontrer du moins de formuler, aux analyses classiques, linéaires, pour ne pas dire rationnelles.

Car à vrai dire, il semble dorénavant que ce soit nous et nous seuls qui créions ou entretenions les conditions d’une diffusion de l’anglais, ou plutôt de l’anglo-américain, désormais mondiale et tout se passe comme si nous prenions le relais et devenions moteur d’une dynamique désormais portée par son propre élan.

« I am not a french man »

Nous sommes le 11 septembre 2003 à Bruxelles et l’auditoire, une partie du moins, peut effectivement sourire.

Jean-Claude Trichet, candidat au poste de président de la Banque centrale européenne, s’exprime devant la Commission des affaires économiques et monétaires. La première partie de son discours est en anglais, mode que l’intéressé contribuera sinon à lancer du moins à asseoir lui qui, sitôt élu, instituera l’anglais comme seule et unique langue de travail de la Banque de Francfort.

Quoi qu’il en soit et pour qui s’en souvient, cette allocution prononcée en anglais par un grand commis de l’État avait provoqué la colère de la délégation française qui, sous la houlette de Jacques Chirac, avait bruyamment quitté l’hémicycle.
Peut-être n’avait-elle pas entendu cette phrase désormais célèbre, très commentée à l’époque, parfois critiquée et dont l’auteur ne se défendait que du bout des lèvres au nom d’une très excusable et très compréhensible volonté d’ouverture.

Et pourtant, dans un contexte dans lequel le comportement linguistique s’avérait déjà être un sujet sensible et des plus symboliques, ni le choix de la langue ni à plus forte raison ces quelques mots, dépourvus de toute équivoque, ne pouvaient, en raison justement de leur extrême concision et malgré des traductions plus ou moins libres ou interprétatives, laisser le moindre doute sur l’état d’esprit de leur auteur et, pris au premier degré, ne pas accréditer l’idée de renoncement et de dévalorisation.

Langue et renoncement

Car si le terme de renoncement peut sembler excessif, il n’en revient pas moins fréquemment chez certains auteurs à commencer par Claude Hagège chez lequel « la vocation de la France (à) renoncer au français non par une hostilité interne, mais parce c’est une autre langue qui symbolise aujourd’hui la puissance » ne présente absolument aucun doute. (3)

Comment caractériser autrement un comportement tel que celui de ces chefs d’entreprise optant pour un mode de gestion, des méthodes d’assignation de tâches aux personnels très clairement inspirés du modèle anglo-saxon mais peut-être surtout, que ce soit au quotidien par le jeu de consignes, notes, instructions ou à l’occasion des conseils d’administration, faisant le choix d’une autre langue à travers une communication interne et donc entre francophones, exclusivement en anglais ?

Hormis les cas de pur snobisme, la majorité d’entre eux sera-t-elle sans doute, faut-il encore l’espérer, de bonne foi et « il semble (pour reprendre à nouveau Claude Hagège) que par l’effet d’un paradoxe, ce soit le désir d’améliorer la position de la France dans le concert des nations industrielles qui poussent ces chefs d’entreprise à cultiver l’anglais non en soi, mais comme langue dominante dont imite les usages ».

Ce qui est vrai pour la France, pays riche, industrialisé et en quête de marchés, ne semble cependant pas l’être indifféremment et partout.
Citons le cas du Japon, de la Corée et de la Chine dont ni l’Etat ni les industriels ne semblent céder à cette pression du mimétisme et chez lesquels la volonté d’expansion et de domination économique ne se traduit en aucun cas par le passage à l’anglais, « seulement enseigné comme LVI à des fins uniquement de communication avec l’extérieur ». (Claude Hagège déjà cité).

Autant de pays n’admettant l’anglais que dans un contexte international et encore lorsque cela s’avère nécessaire et se gardant bien de l’intégrer dans leurs protocoles de communication interne.

Une diplomatie tentée par l’anglicisation ?

On observe une démarche analogue dans un contexte infiniment plus délicat car institutionnel, celui de la diplomatie.

Tous les témoignages sont sur ce point concordants.

Yves Montenay cite l’exemple de ce qu’il nomme « l’offensive anglophone en Roumanie » (12) en soulignant le remarquable silence de notre diplomatie et en s’étonnant de son inertie, son manque d’analyse et pour tout dire son manque d’intérêt.
Claude Hagège observe la même attitude, sur un plan général cette fois-ci, de la part des diplomates et de leurs services culturels qui utilisent et favorisent l’anglais dans leur communication interne en mettant ( au mépris d’instructions gouvernementales pourtant claires sur ce point – circulaire Ayrault du 25 avril 2013 notamment) un point d’honneur à afficher leur bonne connaissance de l’anglais.

Lors d’une mission effectuée en janvier 2017 au Koweït, pays et donc ville certes très anglicisés, j’ai moi-même été extrêmement surpris par la façon dont les différentes missions au sein desquelles j’ évoluais utilisaient l’anglais et semblaient promouvoir la culture anglo-saxonne non seulement dans leurs rapports avec les autochtones ou leurs partenaires mais également en interne, vis à vis de leur personnel, voire entre francophones.

Le plus étonnant étant cette intention clairement formulée par l’Ambassade de France de rédiger son règlement intérieur (?!) en anglais.

Si l’explication tenait officiellement au fait qu’ambassades de France et d’Allemagne partageaient la même aile du 40ème étage de la Tour Al Hamra, il n’avait en revanche jamais été question de rédiger ce règlement, obligation constitutionnelle après tout, soit uniquement en français avec une traduction en allemand et pourquoi pas en anglais voire en arabe, soit simultanément dans les deux langues, français et allemand.
Les remarques que j’avançais, sans aucune légitimité il est vrai, ne rencontraient sur ce point aucun écho.

L’exemple du Danemark

Un regard plus circulaire nous apprendra que ce tropisme dépasse très largement le cadre de nos frontières.

C’est plus précisément le cas des pays du nord de l’Europe et notamment du Danemark (13) lequel, pour de multiples raisons, rayonnement international, choix politique et idéologique d’un non-interventionnisme linguistique ou tout simplement fascination pour le modèle anglo-saxon, semble aujourd’hui renoncer à sa langue, de façon structurelle cette fois-ci, tant sur le plan international et européen que, et c’est là infiniment plus étonnant, sur le plan interne :

• Cas absurdes, mais désormais généralisés, d’entreprises danoises recrutant en anglais des employés danois pour un travail au Danemark.
• Généralisation des seconds cycles universitaires, que ce soit au Danemark mais également aux Pays-Bas, en Suède et maintenant en Allemagne accessibles uniquement en anglais.
• Déclarations de responsables universitaires, danois ou néerlandais, se prononçant très ouvertement pour un abandon de leur langue et un basculement vers l’anglais.

Dévalorisation et auto-dénigrement

De renoncement à dévalorisation, le pas semble vite franchi avec ce que cela suppose, pour cette dernière, non plus de passivité mais de volontarisme, d’engagement, d’action consciente et réfléchie.

Mécanismes mis en lumière par la sociolinguistique et l’anthropologie linguistique à travers notamment les travaux de Louis-Jean Calvet (14) et Pierre Frath (7), énoncés comme un principe général, loi naturelle présidant à tous les cas d’interférence entre une langue dite dominante et une langue dominée.

Et le français n’échappe pas à la règle dans ce concert de rapports de force où on le retrouve dans l’un et l’autre cas soit dominé, Ouest canadien, Nouvelle-Angleterre, Louisiane, soit dominant, que ce soit en France vis à vis des langues régionales ou en Afrique, dans un contexte international cette fois-ci.
De façon récurrente, quelles que soient l’époque, le lieu et les langues en présence, ce sont leurs propres locuteurs qui, soumis à la pression d’une idéologie et d’un environnement présenté comme modèle, en arrivent à transformer, à travers une terminologie et un processus de justification savamment entretenu, des rapports de différence en rapports de supériorité/infériorité voire « soumission » :
« jargon », « patois », « dialecte » synonymes de brutalité et grossièreté, « sons rauques d’une voix bretonne » (Balzac, « Les Chouans »), complexe et « honte de parler français en public » des minorités francophones de Louisiane et Nouvelle -Angleterre.

Si la terminologie est désormais moins brutale, ce sont toujours les mêmes phénomènes d’auto-dénigrement auxquels on assiste aujourd’hui à travers des discours et des argumentaires bien rodés, répétés, n’admettant que rarement pour ne pas dire jamais la contradiction, semblant reposer non sur une conviction propre mais sur des automatismes dictés par l’habitude et le sens commun.

Le français « langue difficile »

Et il est curieux de constater que le français devient une « langue difficile », plus difficile, pour ne s’en tenir qu’à nos langues européennes, que l’allemand par exemple ou l’anglais, désormais intouchable. (15)

Tous les réseaux sociaux, tous les enseignants l’affirment, c’est donc vrai, plus aucune conversation n’admettant aujourd’hui l’hypothèse inverse ou se risquant à introduire ne serait-ce que des éléments de modération.

Difficile, le français se voit dans le même temps repoussé du champ des affaires et de la modernité par des communicants et des publicistes on l’a vu, loin d’être irréprochables et plus « influenceurs » que jamais. Au français la gastronomie, l’image était facile, autrement dit le passé et la tradition, à l’anglais, automobile, technologies et numérique, en un mot modernité et avenir (7).

Dichotomie ayant le mérite de la simplicité et que l’on qualifierait de séduisante si elle n’était le fait des Français eux-mêmes et ne s’inscrivait dans un dialogue purement interne. D’aucuns pourront alors évoquer à juste titre le caractère « subliminal » (Pierre Frath) d’un message face auxquels tous les arguments rationnels, c’est à dire argumentés, tels qu’issus des rapports Carrère ou Attali notamment et visant à démontrer le dynamisme et le poids économique de l’espace francophone, ne seront d’aucun poids. (16)

Mais il ne suffit pas de s’en tenir à la langue, encore faut-il absorber les locuteurs eux-mêmes dans cet auto-dénigrement. Le Français devient alors « mauvais en langues» par un processus équivalent, qui se répète, ne se démontre pas si ce n’est à travers des enquêtes toutes anglo-saxonnes, excluant de leurs indicateurs une deuxième langue enseignée, espagnol notamment, par nature plus favorable, enquêtes ayant l’anglais comme seul et unique critère et, pour ce qui est des anglo-saxons, s’auto-excluant car on n’est pas sa propre référence. (17)

Croyance en la supériorité intrinsèque d’une autre langue

Et cette « péjoration » de sa propre langue devient elle-même indissociable de « la croyance en la supériorité intrinsèque d’une autre langue » (Pierre Frath), celle de la puissance ou de la « domination ».

Comme par un phénomène de compensation, l’anglais se voit dès lors investit des qualités non reconnues à l’autre, la langue qu’on parle ou du moins celle que l’on veut parler se devant, au nom dont ne sait quelle rationalisation linguistique, d’être parée de toutes les qualités et toutes les vertus, y compris et surtout, celle de rendre meilleur par le simple fait qu’on l’emploie.

Ainsi, tout comme le français naguère, l’anglais ou plutôt l’anglo-américain devient-il « universel ».
Qualificatif galvaudé, répété, sans toujours la justesse ni la mesure nécessaires. Car évidemment rien n’est plus faux mais en matière de langues et plus qu’ailleurs sans doute, les idées reçues, mythes et autres constructions mentales ont la vie dure.
La majeure partie de la population mondiale ne connaît pas l’anglais et selon les données officielles d’Eurostat, l’agence européenne des statistiques, dans une Union européenne très anglicisée ou qui se voudrait telle, le pourcentage de la population se déclarant de langue maternelle anglaise ou déclarant connaître l’anglais à un bon niveau ne dépasse pas les 10 %.

Anglais universel bien sûr mais également « indispensable dans le monde du travail ». Qui ne l’a entendu ou affirmé ? Et pourtant là encore, pour ne prendre que l’exemple de Allemagne, 82 % des personnes actives disant connaître l’anglais ne l’utilisent, selon l’Institut allemand de recherche économique, que rarement ou jamais.

« En bref, il existe un décalage entre la perception de l’anglais comme outil de travail essentiel et la simple réalité des données qui montrent que les Européens continuent à vivre et à travailler dans leurs langues nationales » (18)

Si l’anglais est la langue du travail, il est par conséquent celle des affaires. Perception pouvant se révéler très équivoque voire effrayante associée chez certains patrons et par un étrange amalgame, à l’idée de compétitivité.
Je serai meilleur si je parle anglais.
Mes employés aussi :
« Aucune note ne sort de mon bureau si elle n’est pas rédigée en anglais ». (4)

L’anglais langue facile… langue unique ?

Parmi ces mythes, censés justifier ce que l’on veut démontrer, plus simples à reproduire, répéter ou colporter que simplement tenter de mettre en doute, figure également l’image très complaisamment répandue selon laquelle l’anglais est une langue facile, par opposition bien sûr avec un français qui ne l’est pas ou plus, facile donc malgré les arguments (polysémie ou prononciation, pour ne citer qu’eux) avancés par les linguistes et tendant à démontrer très exactement le contraire. (4)

Dans un ordre d’idée somme toute assez proche, le fait qu’aujourd’hui un espagnol ou un italien fasse généralement le choix de l’anglais pour s’adresser à un français (l’inverse étant tout aussi vrai), langue pourtant infiniment moins naturelle pour eux comme pour tout autre locuteur de langue romane, est sans doute, nonobstant les cas où cela peut prêter à sourire, ce qui traduit le mieux ce degré de mimétisme, de volonté de ressembler à l’autre à travers celui de ses « attributs » qui, pense-t-il, le valorise le plus.

Etrange cheminement de la pensée pouvant conduire à un processus d’exclusion voire au déni ou au rejet.
Je rendais visite, en avril 2017, à ma fille inscrite en troisième année de mandarin à l’université NTNU de Taïpei. Parmi ses colocataires, un italien auquel j’adresse en français les politesses d’usage.
Echange brusquement interrompu par ma fille : « Mais il ne faut pas parler français ! Il ne comprend pas le français ! ».
Je ne sais toujours pas ce qui m’a le plus surpris, du fait mais ne le savais-je déjà, qu’ effectivement Davide m’ait répondu en français ou du ton proche de la gêne et de l’indignation pour ce qui était perçu non comme une erreur de jugement mais comme une véritable transgression.

La « langue de la puissance » et « l’imitation du modèle social dominant »

Construction ou transposition parfaitement illustrée par Claude Hagège, la langue devenant non plus simple outil de communication, ce qu’elle ne s’est jamais contentée d’être d’ailleurs, mais vecteur essentiel de l’« identification » à l’autre.

« Cette conduite de mimétisme, observable chez les Européens éblouis par la puissance du monde des anglophones de naissance, est aussi la manifestation extérieure d’une pulsion d’identification à ces derniers dont on choisit d’arborer tous les attributs et accessoires qui sont susceptibles d’être empruntés ». (4)

Je pourrais citer le cas d’une connaissance qui, je l’espère pour l’entretien de nos bonnes relations ne lira jamais ces lignes, mais répond à la particularité, chaque fois que nous nous rencontrons dans le cercle restreint de réunions pour ainsi dire familiales, de saisir la moindre occasion de parler anglais.
L’important semble être de démontrer à quel point il maîtrise cette langue, ce que nous savons déjà, car cela ne se limite pas à quelques mots, mais à des phrases, véritables monologues ou conversations auto-alimentées la plupart du temps.

L’attitude, un rien crispante il est vrai, peut prêter à sourire tant elle est caricaturale, mais traduit on ne peut mieux, bien qu’il m’ait fallu du temps pour le comprendre et l’admettre, ce besoin d’identification et de valorisation que j’ai voulu décrire ici.

Au-delà de cet exemple, sans doute excessif notamment en ce qu’il ne prend appui sur aucune sollicitation préalable (on ne demande pas à mon ami s’il parle anglais, lui-même éprouve le besoin de nous le faire savoir), on observe, dans ce processus d’identification, un comportement certes moins caricatural mais néanmoins généralisé.
Personne aujourd’hui, au sein d’une certaine tranche d’âge en tout cas, n’admettra ne pas parler ou maîtriser l’anglais dont il semble qu’inconsciemment ou non, il soit vécu comme la valeur étalon, celle à partir de laquelle on s’évalue, bien au-delà d’ailleurs de la seule compétence linguistique.
Rares sont ceux qui dans ce domaine osent affronter, tant vis à vis de leur employeur que, plus surprenant, vis à vis d’eux-mêmes, leurs propres insuffisances voire leurs propres carences.

Depuis de nombreuses années, je note ou supervise les notations de mes collaborateurs.
Chaque feuille d’entretien contient, pour des raisons qu’en fait j’ignore, une référence au niveau en langues, «ignoré», «parlé» ou «maîtrisé» dans un panel de langues proposées, anglais, espagnol, allemand notamment.
Là encore, dans un contexte dans lequel aucune compétence en langues n’est pourtant exigée, tous sans exception, cochent la colonne correspondant à l’anglais dans un niveau « parlé » quand ce n’est pas « maîtrisé ».

Je pense connaître leur niveau et leurs compétences pour les avoir au besoin évaluées et il me semble que l’anglais est précisément une compétence qu’ils ne possèdent pas.

Automatismes

Sans doute est-ce la conjugaison de l’ensemble de ces raisons, sous-tendue par le très impérieux et tout aussi inconscient besoin de ressembler à l’autre, qui nous fait parfois agir par automatismes, en dépit la plupart du temps de toute logique.

Automatisme cette habitude récente consistant non seulement à utiliser des mots anglo-saxons dont, il faut le reconnaître, on ignore parfois ou souvent le sens, mais plus encore à les doubler c’est à dire faire suivre immédiatement le mot français, encore retenu dans l’esprit de celui qui le prononce comme terme de référence, par son équivalent ou considéré comme tel, anglo-saxon.
L’exemple le plus récent est l’usage du mot cluster dont peu d’utilisateurs connaissent la véritable signification mais qu’ils accolent, de plus en plus fréquemment, au mot foyer.
Jeu de traduction inversée objectivement dépourvu de toute justification, sans doute inconscient, pur réflexe conditionné résultat d’une exposition ou surexposition à un mode de comportement encore une fois présenté comme modèle.

Dans le même ordre d’idée, une amie récemment invitée à la maison éprouvait le besoin, alors que nous partagions je crois une recette de cuisine, de «doubler», c’est à dire traduire, le mot haricot par bean.

Dernier exemple mais qu’on pourrait multiplier à l’infini : un ami s’est mis récemment à l’escrime dans un groupe dont le maître d’armes veut remettre au goût du jour l’escrime duelliste. Ce dernier appelle cela le « freefencing » au lieu de l’appeler « escrime libre » ce qui est d’autant plus étonnant que le français est précisément la langue officielle de l’escrime.
Impossible de le faire changer d’avis, rien n’y fait d’autant qu’il bénéficie du soutien sans faille d’un groupe … dont aucun ne parle anglais.

Sans doute, au titre de ce que l’on fait sans savoir véritablement pourquoi on le fait, pourra-t-on également relever cette habitude, très partagée il est vrai en France comme à l’étranger, de répondre en anglais à celui qui s’adresse à vous dans votre langue. Gênant, aberrant disons-le mais surtout aux marges de l’impolitesse et du manque de respect envers celui qui s’est donné la peine de l’apprendre.
Politesse cependant à géométrie variable, la courtoisie semblant imposer, par un étrange renversement des valeurs, que l’on adopte non sa langue ou celle de l’autre, mais l’anglais, face à un interlocuteur d’une autre langue que la vôtre.
Y compris, ce qui est bien pratique en présence d’un dispositif de traduction. L’anglais sera donc la langue du séminaire, du colloque et bien sûr de l’Union européenne, notamment en l’absence d’anglophones.

“Question de courtoisie” résume le PDG du groupe allemand ThyssenKrupp.

**

Mon fils a 20 ans.
Il pratique la culture physique à un degré somme toute raisonnable. Ses entraînements sont rythmés, invariablement, par les vidéos de son modèle Arnold Schwarzenegger, non pas le gouverneur de l’État de Californie ni même l’acteur mais le très mythique recordman des titres de Monsieur Univers.
Ce qu’il écoute, c’est sa voix dont il ne perçoit que très peu le puissant accent autrichien, sa voix mais également celle des autres, Tom Platz et Ronnie Coleman pour ne citer qu’eux, bien plus qu’un message ou des paroles dont je ne pense pas qu’il saisisse réellement le sens.
Car ce qu’il recherche et retient, c’est un rythme, une fréquence, chaque langue a la sienne, ainsi que ce que nous pourrions nommer si nous étions au cinéma une certaine qualité de son, ce que Claude Hagège traduit peut-être, chacun étant libre de ses interprétations, par « force phonique » ou « substance acoustique », qui le fascinent et le font s’identifier, dans l’instant où il les reçoit et les reproduit, à son modèle auquel il voue une profonde admiration.

Rien à dire après tout.
Et pour tout dire, je trouve ça charmant.

N’ai-je pas réagi tout comme lui au même âge et même après d’ailleurs, avec mes héros, les Bessie Smith, John Lee Hooker et autres Robert de Niro pour lesquels j’éprouve toujours, autant le dire, la même fascination ?

Mais ces comportements, très intimes convenons-en, traduits à plus grande échelle, celle de la diplomatie nous l’avons vu, de l’entreprise ou de l’Université quand il est décidé que seul l’anglais sera bon pour vous, voire aux dimensions d’un pays comme le Danemark et qui deviennent alors généralisés, systématiques et surtout contraints, méritent-ils la même indulgence?

D’aucuns (Pierre Frath) parlent de « soumission ».

Je n’irai pas jusque là, préférant faire la part belle au bénéfice du doute et m’en tenir à cette notion d’irrationnel, si commode peut-être pour ce qu’elle suppose d’absence de réflexion propre, de reproduction presque mécanique d’un même comportement, autrement dit de conformisme, parfois il est vrai également d’une certaine incohérence voire, à l’échelle du groupe, d’un sens mal compris de ses intérêts, en un mot, de ces

« codes de conduite sociale standardisée auxquels la plupart du temps nous nous conformons » (Edward Bernays)

Yvon Pantalacci – 12 septembre 2020

**

(1) Edward Bernays. « Propaganda ». H. Liveright, New York, 1928 – Ed La découverte, Paris, 2007.
(2) Maude Quessard. « Stratégies d’influence et guerres de l’information ». Presses universitaires de Rennes, 2019.
(3) Claude Hagège. « Contre la pensée unique ». Ed Odile Jacob, 2013.
(4) Claude Hagège. «Combat pour le français ». Ed Odile Jacob, 2008.
(5) Voir notamment les analyses très pertinentes de Yves Montenay (https://www.yvesmontenay.fr/2018/01/26/comment-les-chiffres-tronques-minimisent-la-francophonie-a-letranger) et Christian Tremblay (https://www.population-et-avenir.com/wp-content/uploads/2019/03/analyses-population-et-avenir-francophonie-langue-graddol-christian-tremblay-lap.pdf )
(6) Michel Vuillemin. « L’hégémonie du cinéma américain en Europe et le rôle des accords Blum-Byrnes ». Décembre 2011.
(7) Pierre Frath. « Anthropologie de l’anglicisation ». Ed Sapienta hominis. 2019.
(8) Yves Montenay : « La langue française : une arme d’équilibre contre la mondialisation ». Les belles lettres. 2015)
(9)
Nashidil Rouiaï. « Sur les routes de l’influence : forces et faiblesses du soft power chinois ». Géo confluences. 14 septembre 2018
(10) « Le soft power russe. Géo stratégia» . 16 octobre 2017
(11) Pour être tout à fait exact le cabinet de conseil stratégique Portland assisté par le Centre de diplomatie publique de l’université de Californie du Sud classe, en 2017 et 2019, la France au premier rang mondial.
Voir notamment Le Monde. Béatrice Sclapari. 19 juillet 2017
(12) https://www.yvesmontenay.fr/2019/11/20/la-roumanie-loin-derriere-le-mur-de-berlin-la-traversee-du-siecle-11
(13) https://yvon-francophonie.com/2020/05/31/langlais-langue-de-substitution-2/
(14) Louis-Jean Calvet. « La guerre des langues et les politiques linguistiques » . Ed Hachette littérature. 1999 – « Linguistique et colonialisme : petit traité de glottophagie ». Ed Payot. 1974.
(15) https://yvon-francophonie.com/2019/09/01/le-francais-langue-difficile/
(16) Voir notamment nos articles consacrés aux rapports Attali et Carrère ainsi qu’au principe de francophonie économique dans le Petit lexique de la francophonie :
https://yvon-francophonie.com/lexique-glossaire-francophonie/
(17) https://yvon-francophonie.com/2019/07/20/les-francais-et-les-langues/
(18) Michele Gazzola. Corriere della sera. 2 juillet 2020


**

Sans omettre des remerciements on ne peut plus sincères pour Pierre Frath et Christian Tremblay avec lesquels j’ai pu parler de ce qui est rationnel et de ce qui ne l’est pas et qui ont pris le temps de m’écouter et de me relire, d’un oeil tout à la fois critique, attentif et bienveillant.

**

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.