Les Français et leur langue : désamour ou schizophrénie ?

Le rapport des Français à leur langue est ambigu.
Et c’est peu de le dire.

Les derniers avatars de notre Carte nationale d’identité en disent long, au point que l’on voit aujourd’hui Le Monde (qui ne s’est pas toujours illustré par un soutien sans faille à la cause francophone [1]) hausser le ton («La nouvelle carte d’identité français-anglais objective l’infériorisation de soi et la soumission») et durcir sensiblement son vocabulaire [2] .
L’affaire il est vrai fait grand bruit et illustre tout à la fois un rapport à l’anglais confinant à l’absurde ou à l’irrationnel mais également à sa propre langue, véritable miroir sans doute et objet de toutes les ambiguïtés.

Les qualificatifs, tout à la fois marque d’incompréhension et tentative d’explication ne manquent pas qui traduisent, des très mesurés « rapport contradictoire et paradoxal » (R. Pilhion et M.L Poletti) [3], « snobisme» et « ridicule» (Yves Montenay) [4], jusqu’à une « soumission » (Pierre Frath) [5], une « fatigue psychique » (Marc Chevrier) [6] et une très assumée «schizophrénie» (Frédéric Turpin) [7], une convergence qui finit par devenir troublante.

Le terme, à vrai dire, sous ses faux airs de jugement, n’a pourtant rien d’excessif et l’analogie n’est pas nouvelle après tout [8] .

Quand bien même ne parlerait-on que d’ambivalence, déni, complexe d’infériorité, mimétisme, bêtise parfois disons-le ou bien, sur un terrain plus neutre voire plus indulgent, d’insécurité linguistique, le fait est là, notre rapport à la langue, à notre langue, témoigne bien souvent d’une forme certaine de schizophrénie.

Mondialisation économique, mouvement d’uniformisation culturelle au bénéfice d’un modèle anglo-saxon ultra-dominant, mécanismes intuitifs d’adhésion à la langue « de domination » largement décrits, de Louis-Jean Calvet à Claude Hagège en passant par Pierre Frath et auxquels pourraient être associés les travaux de Murielle Salmona sur la « colonisation de l’esprit », l’emprise et la mésestimation de soi, jusqu’à un passé colonial, pourquoi pas, source de remords et de repentir, autant de facteurs, complexes et multiples, façonnant ou altérant nos représentations sociales et, partant de là, linguistiques.

Car le fait est là, de façon irresponsable tout autant qu’irrationnelle, à l’heure où les questions identitaires semblent plus que jamais au cœur de toutes les interrogations, entre auto-dénigrement, rejet de leur propre langue et fascination pour la langue de l’autre, les Français se construisent un modèle qui n’est pas le leur dans un rapport à leur langue pour le moins déroutant.

De l’irrationnel à l’absurde

Une Francophonie mal aimée ?

Une chose frappante dans cette indifférence est qu’elle se manifeste dès les plus hauts sommets de l’État, révélant une distance pour ne pas dire une défiance plus enracinée qu’on ne l’imagine entre les élites françaises et la langue nationale.

Attitude d’autant plus troublante, dans un domaine où l’on n’est pas à une contradiction près, qu’elle émane d’un pays doté (Constitution, loi, circulaires) d’une politique linguistique que l’on peut qualifier de volontariste.

Mais sans doute la meilleure illustration réside-t-elle dans la façon dont la France semble avoir accueilli, entre scepticisme, réserves et réticences, l’émergence d’une francophonie institutionnelle, autrement dit de l’AACT puis de l’OIF, aujourd’hui pourtant fer de lance de sa stratégie d’influence [9].

Domaine où la France fera tout, durant des décennies, pour s’opposer aux projets des Senghor et autres Hamani Diori, manifestant à l’occasion une véritable hostilité où les considérations stratégiques, sur fond de souveraineté, coopération bilatérale, relations franco-africaines ou rivalités franco-canadiennes le disputeront à des motivations culturelles voire idéologiques, nous y reviendrons, d’une tout autre nature celles-ci, enfouies et bien plus tenaces puisque affaire des hommes et échappant aux lignes de conduite, furent-elles sinueuses, tracées par les aléas de la politique étrangère.

Réticences ou renoncement nettement perceptibles aujourd’hui encore dans une communication que l’on pourrait, malgré les termes non équivoques d’une circulaire Ayrault, pour ne citer qu’elle, rappelant les administrations à leur devoir d’exemplarité et les engageant à n’utiliser une « langue tierce» (c’est à dire l’anglais) «qu’en ultime recours», que l’on pourrait donc qualifier de défaillante.

Tous les témoignages sont sur ce point concordants.

Yves Montenay cite l’exemple de ce qu’il nomme « l’offensive anglophone en Roumanie » [10] en soulignant le remarquable silence de notre diplomatie et en s’étonnant de son inertie, son manque d’analyse et pour tout dire son manque d’intérêt. Claude Hagège observe la même attitude, sur un plan général cette fois-ci, de la part des diplomates et de leurs services culturels utilisant et favorisant l’anglais dans leur communication interne [11].

Lors d’une mission effectuée en janvier 2017 au Koweït, pays et donc ville certes très anglicisés, j’ai moi-même été surpris par la façon dont le réseau culturel et de coopération au sein duquel j’évoluais semblait promouvoir la culture anglo-saxonne non seulement dans ses rapports avec les autochtones ou ses partenaires mais peut-être surtout en interne.
Le plus étonnant étant cette intention clairement formulée par l’Ambassade de France de rédiger son règlement intérieur (?!) en anglais. Si l’explication officielle tenait au fait qu’Ambassades de France et d’Allemagne partageaient la même aile du 40ème étage de la Tour Al Hamra, il n’avait en revanche jamais été question de rédiger ce règlement soit uniquement en français avec une traduction en allemand et pourquoi pas en anglais voire en arabe, soit simultanément dans les deux langues, français et allemand.

Des élites réfractaires

Un usage répété voire systématique de la « langue tierce » qui ne se limite pas à quelques hauts fonctionnaires du Quai d’Orsay mais, qu’elles soient réfractaires à l’idée même de promouvoir notre langue ou par calcul, s’étend à l’ensemble ou du moins à une large partie de nos élites, technobureaucratie ou technostructure comme on voudra, oublieuses les unes et les autres d’un devoir d’exemplarité, nous l’avons vu, découlant de leurs fonctions et de leur positionnement.

Et sur ce point les cas abondent d’interventions en anglais de la part de membres du gouvernement, hauts fonctionnaires ou dirigeants de grandes entreprises, alors même qu’un dispositif d’interprétation est prévu ou, mieux encore, qu’ils se trouvent en pays francophone.

Chacun garde en mémoire le très symbolique «I am not a french man» de Jean-Claude Trichet, candidat au poste de président de la Banque centrale européenne et s’exprimant en septembre 2003 devant la Commission des affaires économiques et monétaires ou encore, en mars 2006, le discours en anglais d’Ernest-Antoine Seillière, patron des patrons européens, devant le Conseil de l’Europe, ne laissant l’un et l’autre planer le moindre doute sur l’état d’esprit de leurs auteurs et accréditant, mieux que tout autre, l’idée de renoncement et de dévalorisation.

La part du ridicule

Sèvres outdoors. Janvier 2019 le TA de Cergy Pontoise condamne la Cité de la Céramique pour non respect de l'article 4 de la loi Toubon.
Janvier 2019 : le tribunal administratif de Cergy Pontoise condamne la Cité de la céramique pour non respect de l’article 4 de la loi Toubon.

Les exemples abondent, nous le disions, de communication en anglais dans un cadre non plus international voire européen mais bel et bien hexagonal, de la part de collectivités ou d’établissements publics vantant les mérites, « Let’ Grau », « Vendée way of life », « Sévres Outdoors », « Navigo Easy », de leur ville, leur département, leur institution ou leurs services.
C’est ridicule bien souvent, très coûteux, les agences de communication faisant payer fort cher ce genre de prestation [12] et la plupart du temps illégal [13].

Nouvel et dernier exemple, aux confins de l’absurde et du plus incroyable des mimétismes, avec ce revirement, dicté par les circonstances, de la part d’un parti socialiste en ordre de bataille remplaçant, en 2012 et au dernier moment le slogan «Yes we Kahn» par celui de «H for Hope» [12].

Parler anglais entre francophones

Une communication en anglais entre francophones dont nous sommes, au besoin, très friands.
Comportements, travers, habitudes de langage devenus répétitifs, nouveaux codes sociétaux qui peuplent aujourd’hui notre quotidien tout en passant très paradoxalement inaperçus.

Je pourrais citer le cas d’une connaissance qui, je l’espère pour l’entretien de nos bonnes relations ne lira jamais ces lignes, mais répond à la particularité, chaque fois que nous nous rencontrons dans le cercle restreint de réunions pour ainsi dire familiales, de saisir la moindre occasion de parler anglais.
L’important semble être de démontrer à quel point il maîtrise cette langue, ce que nous savons déjà, car cela ne se limite pas à quelques mots, mais à des phrases, véritables monologues ou conversations auto-alimentées la plupart du temps.

Ou encore, dans une dimension plus collective, cette habitude accompagnant les sorties en salles et consistant à traduire, systématiquement ou presque, les titres espagnols, allemands ou coréens, non en français mais en anglais.
Ainsi le philippin mais pourtant compréhensible « Lingua franca » devient-il « Brooklyn secret », l’allemand « Freies land », « Lands of murder » et, mieux encore, le film suédois sorti à l’international sous le titre très français « De force majeure » devient-il, pour le public français exclusivement, « Snow therapy » ?!! [14]

Dernier exemple qui n’aura de ludique que l’apparence avec cette incursion dans le monde du football professionnel qui admet rarement qu’un étranger, joueur ou entraîneur, ne parle pas français au bout de six mois passés dans ce que l’on nomme aujourd’hui la Ligue 1, sauf lorsque l’intéressé (anglo-saxon ou non) choisit de s’exprimer en anglais, auquel cas il parlera cette langue et uniquement cette langue aussi longtemps, trois, quatre, cinq ans, que va durer son séjour.

La langue, objet de représentations

Comportements déroutants, stéréotypés, tout à la fois conformisme, habitude de pensée et de langage, pas toujours inconscients, suicidaires en ce qu’ils procèdent d’un sens mal compris de nos intérêts, individuels, collectifs quand ils ne sont pas institutionnalisés mais tous illustration de ce que Louis-Jean Calvet définit comme une «convergence entre les représentations sociales et les représentations linguistiques» [15].

Le poids des rapports Graddol

Parmi ces facteurs, nul ne peut se permettre d’ignorer ou sous-estimer une étude effectuée à la demande du British council par le linguiste britannique David Graddol et communément désignée sous le nom de « Rapports Graddol ».

Rapport Graddol. English next. 2006
Rapport Graddol. English next. 2006

Deux rapports en effet, «The future of english» et «English next», publiés respectivement en 1997 et 2006 et qui, bien que non traduits, ont eu et ont toujours un impact considérable auprès de nos élites et par voie de conséquence sur l’opinion à travers l’idée qu’elle peut se faire de sa propre langue.

Phénomène de juxtaposition déjà observé (Surveylang, Education first, etc) [16] sur la pensée anglo-saxonne, même et surtout si elle nous est défavorable, alimentant ainsi le sens commun et accréditant l’idée d’une langue française en déclin.

L’étude, qui a pourtant le mérite de s’attaquer la première à une synthèse globale de la place des langues dans le monde, est cependant très intéressée et s’emploie à sous-estimer la situation du français comme de ses autres concurrents d’ailleurs, l’espagnol et le mandarin.
Elle s’appuie pour cela sur des postulats erronés, excluant par exemple l’Afrique francophone ou occultant, en s’appuyant sur la «théorie des trois cercles», la dimension internationale du monde francophone.

Et ce n’est certainement pas un hasard si le rapport, dans sa version de 2006, s’ouvre sur cette affirmation, officialisant ainsi une conviction jusqu’ici soutenue, pourrait-on dire, à mots couverts : «L’anglais est généralement considéré comme la porte d’entrée de la richesse des économies nationales, des organisations et des individus. Si cela est exact la répartition des richesses sera liée de près à la diffusion de l’anglais». (Traduit et cité par Yves Montenay) [17].

Le plus étonnant n’est pas ici la foi absolue en une langue jugée infaillible, d’autres l’ont eue à commencer par nous, ni son caractère erroné (les Chinois par exemple travaillent en mandarin et il semble que l’Afrique francophone dépasse en dynamisme une Afrique anglophone désormais à la traîne) [18] mais son impact auprès d’un public international, français notamment, souscrivant les yeux fermés au principe de la supériorité de la langue de l’autre et à son aptitude à rendre meilleur par le seul fait qu’on l’emploie.

Des élites sous influence

Ce credo en la supériorité de l’anglais rencontre un écho particulier dans le monde de l’entreprise où une réelle recherche de compétitivité associée à une volonté d’imitation pas toujours assumée peut aboutir à une communication en anglais, y compris entre francophones, érigée en principe et à un code de l’entreprise inversé donnant lieu à des dysfonctionnements dont le déclassement de spécialistes au profit de personnels moins compétents mais meilleurs anglophones est l’un des exemples les plus probants [19].

Conviction étendue à nos élites, diplômées de Harvard, Princeton ou autres universités, converties à une pensée anglo-saxonne largement relayée, nous l’avons vu, par les rapports Graddol et la presse libérale (« The Economist »), bref tout acquises à un modèle dont elles adoptent les codes, les comportements et donc évidemment la langue.

Des élites, premier relai ou ferment de ce que Claude Hagège n’hésite pas à qualifier de « complexe d’infériorité » [20] et son inévitable cortège de minoration, rejet, « auto-dénigrement » (Pierre Frath) et dont le tort est de considérer comme négligeable tout ce qui n’est pas anglo-saxon.

Regrettable erreur de jugement de la part d’une classe dirigeante comme sous emprise, imperméable à l’exemple donné démontrant, de Céline Carrére [21] à Jacques Attali [22], le formidable potentiel de l’espace économique francophone et, pour ne citer qu’elle, d’une Afrique subsaharienne en plein essor [23].

La part de l’idéologie

A cette croyance en une langue élue, aboutissement de tous les possibles, s’ajoute un discrédit, non plus suggéré celui-ci mais enfoui, inné pourrait-on dire, conscient ou non, pesant sur le français et l’associant à on ne sait quel péché originel.

Part du dogme ou de l’idéologie difficile à quantifier, simple prétexte chez les uns, réfractaires quoi qu’il arrive à l’idée même de protéger leur langue, source véritable de remords ou de repentir chez d’autres et responsable, ne serait-ce que partiellement, du regard posé sur leur propre langue.

1974 : Discours colonial, impérialisme linguistique et "glottophagie". Photo : Yvon Pantalacci.
1974 : Colonisation, impérialisme linguistique et « glottophagie ». Photo: Yvon Pantalacci.

Une langue jugée indissociable en l’occurrence de l’entreprise coloniale et de ce qu’elle suppose d’oppression, exclusion, négation de l’autre et de ses avatars, diglossie et «glottophagie» [24].

Peu importe les conditions de création de l’actuelle Francophonie, née d’une impulsion africaine, peu importe le fait que le français langue officielle et langue d’enseignement ait été adopté par les ex-colonies, Guinée mise à part, de leur propre initiative ou qu’il n’existe que peu de langues, de l’anglais au français en passant par celle des Hans, le nahuatl ou le sarakolé, qui ne se soient imposées autrement que par l’expansion militaire.

Il est curieux de constater d’ailleurs à quel point toute tentative d’approche se heurte, sur ce plan, à un mur d’hostilité, réaction instinctive, presque épidermique rendant impossible ne serait-ce qu’une ébauche de dialogue.
Alors que je prenais attache il y a quelques années, dans le cadre d’un projet d’exposition, avec un responsable d’association spécialisée dans le support graphique, je me heurtais, au simple prononcé du mot francophonie à une réaction aussi violente qu’inattendue, rendant inconcevable dans l’esprit de mon interlocuteur l’idée même de participation à un tel projet.

Une langue comme un miroir

« Aujourd’hui, il n’y a plus d’empire et les Français se sont rendu compte qu’ils ne constituent plus qu’environ 1% de la population mondiale. Son influence sur les affaires du monde est encore considérable, sans commune mesure avec son poids démographique, mais les Français ont le sentiment qu’elle est en baisse et que leur pays est passé du centre de son empire à la périphérie d’un autre, les États-Unis d’Amérique. Ils font alors ce que font habituellement les peuples périphériques: ils apprennent la langue du centre, en l’occurrence l’anglais, devenue la langue de la modernité ».[25]

Ainsi posé, le principe devient-il entendable, c’est à dire compréhensible, à défaut d’être réellement acceptable.

Ce schéma du renversement des pôles de domination et des conséquences qui en découlent est aujourd’hui largement acquis et repris par la plupart des auteurs :
Louis-Jean Calvet et son « modèle gravitationnel » articulé autour d’une langue «hyper-centrale», modèle derrière lequel se profile la question de la permanence des systèmes dominés [26] ou encore Claude Hagège à travers sa description des mécanismes de «mimétisme» ou d’«identification» à ce qu’il définit comme la «langue de la puissance» ou «le modèle social dominant» :

« Cette conduite de mimétisme, observable chez les Européens éblouis par la puissance du monde des anglophones de naissance, est aussi la manifestation extérieure d’une pulsion d’identification à ces derniers, dont on choisit d’arborer tous les attributs et accessoires qui sont susceptibles d’être empruntés ».[27]

Mais sans doute est-ce à Pierre Frath qu’il revient de l’avoir décrit avec le plus de précision à travers ce qu’il définit comme une «anthropologie de l’anglicisation» ou une «approche anthropologique des changements de langue».[28]

La démonstration, bien que recouvrant un phénomène d’une grande complexité, repose sur le principe, simple en l’occurrence, de l’alignement du dominé sur la culture du dominant, sorte de réflexe naturel, « d’ordre anthropologique » nous dit Pierre Frath, systématiquement vérifié à l’échelle de l’histoire, qu’elle soit ancienne avec la romanisation de la Gaule par exemple ou plus récente avec la colonisation.
Processus aboutissant aux mêmes réflexes de « soumission », aussi inconsciente fut-elle et d’« acculturation volontaire », générant à leur tour des sentiments très ambigus tels que « l’auto-dénigrement de sa propre langue, la croyance en la supériorité intrinsèque de l’autre langue … (et) la nécessité de l’apprentissage de cette langue pour faire carrière » [29], assortis d’un inévitable bilinguisme « asymétrique » [30] ou « vertical » [31], synonyme dès lors d’un affaiblissement de la langue des dominés.

Le poids des représentations

Observons deux attitudes, l’une en Afrique (Burkina-Faso, etc.) avec en toile de fond les difficultés du programme ELAN dues en grande partie aux réticences des parents pour lesquels le français, langue officielle unique, reste la langue ouvrant la voie à l’épanouissement, tant professionnel que social et l’autre ici même, en Europe ou en France où l’apprentissage d’une langue étrangère se résume, dans l’esprit de ces mêmes parents, à celui de l’anglais, jugé indispensable, quoi qu’il en coûte, sur le marché de l’emploi.[32]

On remarquera, dans un registre identique, celui de l’auto-dénigrement dans lequel nous excellons et du regard très admiratif sur la langue de l’autre, qu’il est devenu de bon ton de stigmatiser notre accent en anglais, norme de communication désormais établie, comme l’on souriait (ou sourit toujours) à celui de nos régions ou de l’étranger parlant notre langue.

Simple affaire de hiérarchisation, de positionnement par rapport à la langue jugée la plus forte ou la plus prestigieuse ; à l’étranger, au béarnais ou au provençal de parler français sans accent et au Français à son tour de parler anglais (non sans mal, n’est-il pas « mauvais » en langue(s) d’ailleurs?) même et peut-être surtout si cela n’est pas strictement nécessaire.

Simple affaire de représentation en somme, «les jugements sur les langues (ne sont-ils rien d’autre après tout) que des jugements sur les hommes» ? [33]


J’aurais pu multiplier les exemples, de « The voice » à « Mask singer », en passant par la pub, Peugeot et son « Motion & Emotion » ou Citroën et son « Inspired by you », la recherche scientifique, l’enseignement supérieur ou encore l’affichage public.
J’aurais pu m’attarder sur nos voisins scandinaves et leur basculement, progressif ou consommé, vers un abandon volontaire du droit à leurs langues.
J’aurais pu, au contraire, citer des contre-exemples, hispaniques, arabes ou asiatiques, chacun vivant sa culture et sa langue avec suffisamment de fierté et de conscience de soi pour ne pas vouloir ressembler à l’autre et rappeler, après Jérôme Bonnafont « que le monde ne va pas vers la domination du tout anglais mais vers l’affirmation concurrente de plusieurs langues et de plusieurs cultures. Les Chinois ne vivront pas en anglais, les Hispaniques et les Arabes non plus ».

Tout cela a été dit et décrit, tout cela est su et chacun est libre après tout et de ne pas entendre et de fermer les yeux.
J’ai simplement cherché à comprendre, analyser, à défaut réel de titre à faire valoir, les raisons d’un rejet, d’un déni, d’une désaffection, pire peut-être, d’un désintérêt pour sa propre langue comme j’avais cherché précédemment celles d’une fascination, « irrationnelle », pour la langue de l’autre.
Et tant pis pour le mot schizophrénie, mais je crois qu’il est profondément exact
.

Une dernière chose enfin.
Je parle, à travers ce que j’ai lu, entendu et moi-même constaté, d’une diplomatie plus encline parfois à promouvoir l’anglais que sa propre langue.
Les faisceaux sont en général concordants.
Il serait néanmoins injuste voire malhonnête de ne pas citer Guillaume Lacroix, Consul général de France à Chicago, pour son activité prodigieuse dans le déploiement et le développement du français dans l’Illinois, l’Ohio et l’immensité du Midwest.

Yvon Pantalacci – 1er mai 2021

[1] « Langue française, une loi pour quoi faire ? ». Comité d’histoire du ministère de la Culture et de la Communication. À l’occasion de la journée d’étude du 13 octobre 2014 sur les vingt ans de la loi sur l’emploi de la langue française. Palais du Luxembourg, Paris. Pages 46 et suivantes.
[2] Le Monde. Tribune. 5 avril 2021.
[3] « Et le monde parlera français ». Roger Pilhon et Marie-Laure Poletti. 2017. Page 104.
[4] « La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation ». Yves Montenay et Damien Soupart. Les Belles Lettres. 2015. Pages 77 et suivantes.
[5] « Anthropologie de l’anglicisation ». Pierre Frath. Sapienta hominis. 2019. Pages 12 et suivantes.
[6] « La fatigue linguistique de la France ». Marc Chevrier. Encyclopédie de la Francophonie. 5 juillet 2012.
[7] « Institutionnaliser la francophonie : une longue quête de sens enfin résolue par le gouvernement français ? ». Frédéric Turpin. Revue internationale des francophonies. 2020. § 37.
[8] « Le schizo et les langues ». Louis Wolfson. Gallimard. 1970.
[9] « Institutionnaliser la francophonie : une longue quête de sens enfin résolue par le gouvernement français ? ». Frédéric Turpin. Revue internationale des francophonies. 2020. (I).
[10] https://www.yvesmontenay.fr/2019/11/20/la-roumanie-loin-derriere-le-mur-de-berlin-la-traversee-du-siecle-11/
[11] « Combat pour le français». Claude Hagège. Odile Jacob. 2008. Page 71.
[12] « La langue française : une arme d’équilibre de la mondialisation ». Yves Montenay et Damien Soupart. Les Belles Lettres. 2015. Page 81.
[13] https://yvon-francophonie.com/2019/10/05/contentieux-application-loi-toubon-associations/
[14] « Ces titres de film qui ont la French touch ». David Fontaine. Le canard enchaîné. 5 août 2020.
[15] « Pour une écologie des langues du monde ». Louis-Jean Calvet. Plon.1999. Page 175.
[16] https://yvon-francophonie.com/2019/11/03/les-francais-et-les-langues/
[17] L’essentiel des analyses sur les rapports Graddol étant dû à Yves Montenay : https://www.yvesmontenay.fr/2018/01/26/comment-les-chiffres-tronques-minimisent-la-francophonie-a-letranger/ mais surtout en amont et dès 2017, à Christian Tremblay, président de l’OEP, dans un article précurseur publié pour la revue « Population et avenir » : https://www.cairn.info/revue-analyses-de-population-et-avenir-2019-8-page-1.htm?ref=doi
[18] Voir sur ce point la communication d’Ilyès Zouari, président du CERMF : https://www.cermf.org/lafrique-francophone-demeure-locomotive-croissance-afrique
[19] https://www.yvesmontenay.fr/2018/01/17/ce-nest-pas-langlais-qui-donne-de-la-competitivite-aux-entreprises/
[20] « Combat pour le français». Claude Hagège. Odile Jacob. 2008. Page 136.
[21] Hélène Carrère et Maria Masood, le « Poids économique de la langue française dans le monde ». Décembre 2012.
[22] Jacques Attali, « La francophonie et la francophilie, moteurs de croissance durable ».
Août 2014. https://www.vie-publique.fr/sites/default/files/rapport/pdf/144000511.pdf
[23] Ilyès Zouari: Rapport sur la situation économique de l’Afrique subsaharienne francophone en 2020 https://www.cermf.org/lafrique-francophone-continue-a-tirer-leconomie-africaine
[24] « Linguistique et colonialisme : petit traité de glottophagie » Louis-Jean Calvet. Payot. 1974
[25] Pierre Frath. Le Figaro. 1er février 2017.
[26] « Pour une écologie des langues du monde ». Louis-Jean Calvet. Plon.1999. Pages 75 et suivantes.
[27] « Combat pour le français». Claude Hagège. Odile Jacob. 2008. Page 75.
[28] « Anthropologie de l’anglicisation ». Pierre Frath. Sapienta hominis. 2019. Pages 81 et suivantes.
[29] « L’anglicisation comme phénomène anthropologique ». Pierre Frath. § 4.
[30] « Anthropologie de l’anglicisation ». Pierre Frath. Sapienta hominis. 2019. Page 77.
[31] «Les langues, quel avenir ?» Louis-Jean Calvet. Editions CNRS. 2017. Pages 187 et suivantes.
[32] Voir sur ce point les analyses de Michele Gazzola sur « les trois mythes de l’anglais global ». Corriere della sera. 2 juillet 2020
[33] « Pour une écologie des langues du monde ». Louis-Jean Calvet. Plon.1999. Page 175.

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