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Le français, langue difficile ?

Le français est considéré comme une langue difficile.
Sans toujours savoir ce que cela recouvre, on reproduit l’idée comme quelque chose de déjà entendu et qui n’a pas à se démontrer.
Sur quoi s’appuie ce qui n’est peut-être qu’une idée reçue ?

 

Sans doute serait-il temps d’admettre ce que Louis-Jean Calvet désigne comme une «convergence entre les représentations sociales et les représentations linguistiques» et d’accepter, à sa suite, l’idée que «les jugements sur les langues (ne) sont en fait (que) des jugements sur les hommes»[1]

Cela permettrait d’accueillir avec davantage de recul et de discernement bon nombre de lieux communs circulant sur les langues, la valeur, le poids et l’estime que nous leur accordons.

Parmi ceux-ci l’idée, bien installée, que le français est une langue difficile.

Opinion largement véhiculée par les réseaux sociaux, n’admettant pas la contradiction, portée par la force du nombre et par des arguments bien rodés, répétés, posés comme irréfutables non parce qu’on les pense, les comprend ou les déduit de sa propre analyse mais les répète et les reproduit ne serait-ce que pour justifier ce qui apparaît désormais comme le sens commun.

Le français est donc une langue «compliquée», «difficile», mieux encore, «plus difficile que les autres» voire «la plus difficile des langues».

Surenchère d’autant moins convaincante qu’elle peut paraître excessive au regard des arguments opposés : orthographe difficile (force est de reconnaître qu’elle n’est pas toujours simple), conjugaison qui l’est tout autant, sans omettre notre masculin et notre féminin, notre prononciation et ses lettres élidées, notre vouvoiement et notre tutoiement, etc.

Cela en fait-il pour autant la plus difficile des langues ?

Nous qui, mieux que personne, cultivons l’art de magnifier nos modèles pour mieux, au besoin, nous dévaloriser, sans doute devrions-nous  davantage regarder autour de nous.

Qu’en est-il en effet du japonais, ses trois formes verbales et ses trois systèmes d’écriture, du chinois, ses 20 000 caractères et ses grandes variétés de tons, neuf pour le cantonnais et quatre pour le mandarin ou, pour ne s’en tenir qu’aux langues européennes, de l’espagnol, ses verbes irréguliers et ses « r » doublés, particulièrement difficiles si ce n’est impossible à reproduire et de l’allemand, ses mots composés,  ses déclinaisons ou encore ses trois genres ?

Le français et l’ « ordre logique »

On pourra dès lors  se demander dans quelle mesure cet argument, tant il est répété de façon presque automatique, ne s’inscrit pas dans un contexte plus global d’ auto-dénigrement  indissociable de son corollaire, «la croyance en la supériorité intrinsèque d’une autre langue» [2] , l’anglais en l’occurrence, considérée dorénavant comme la langue de prestige, de la domination, en un mot « la langue de la puissance ». [3]

Un bref détour par l’histoire pourra nous éclairer sur l’extrême relativité de ce type de considération et il semble, mais ne le savions-nous déjà, qu’en matière d’idées reçues sur fond de croyances et d’air du temps, on n’ait jamais chercher, arguments scientifiques à l’appui, qu’à justifier ce que l’on désire démontrer.

images (31)Le 6 juin 1782, l’Académie de Berlin propose comme sujet de son concours annuel :

«Qu’est ce qui fait la langue française la langue universelle de l’Europe?
Par où mérite-t-elle cette prérogative ?
Peut-on présumer qu’elle la conserve?» [4]

Elle retient deux lauréats, l’allemand Jean-Christ Schwab et le français Antoine Rivarol lequel, dans son  «Discours sur l’universalité de la langue française» développe l’argument de l’ «ordre logique» ou de l’ «ordre naturel», pas tout à fait nouveau il est vrai mais dans lequel est démontrée l’«admirable clarté» du français liée notamment à sa grande facilité d’apprentissage et de prononciation.

Un demi-siècle plus tard en Argentine un groupe de jeunes gens, «la génération de 1837», très influencé par la culture française, se donne pour objectif de repenser l’idée de nation et par là même la langue nationale, bref se forger une identité propre en se démarquant de l’espagnol. [5]

Une seule voie dans cette quête d’«émancipation linguistique» (Louis-Jean Calvet), se calquer sur le français dont les formes seraient celles de «la pensée perfectionnée» et qui fournit, par conséquent, le modèle de la langue parfaite.
La tendance se poursuit jusqu’aux années 1880 de cette «francisation» visant à rendre la «langue argentine» meilleure, plus crédible ou plus légitime dans sa volonté de rupture avec le cadre normatif de l’ancienne métropole.

Le français a depuis évolué. Son champ lexical s’est élargi, mais il a conservé la même structure syntaxique. On lit Rousseau et Voltaire de même que Zola ou Dumas comme on lit Le Clezio, Tournier ou E. Carrère. En un mot, il présente les mêmes caractéristiques ou, si l’on préfère, les mêmes difficultés qu’autrefois.

Le français à cette époque était cependant admis, tant pour des raisons culturelles que démographiques, économiques et politiques, comme la langue-reine. Il convenait donc de le justifier en le déclarant « clair », « parfait », en un mot, nous venons de le voir, facile à apprendre.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui où il est supplanté, exactement pour les mêmes raisons, par une autre langue, l’anglo-américain.
Inversement des rôles, des valeurs, dans un rapport de force dominant-dominé qu’il convient donc, au nom d’un même rationalisme linguistique et au risque dont ne sait quelle incohérence supposée, de justifier.

Ils écrivent en français

Et pourtant comment expliquer, même aujourd’hui, qu’une langue aussi difficile ait pu être adoptée par des auteurs aussi différents que le russe Andreï Makine, le cubain Edouardo Manet, la vietnamienne Anna Moi ou le chinois François Cheng ? [6]

Comment expliquer le parcours aussi étrange que fascinant d’un Akira Mizubayashi, «né au Japon de parents japonais», amené à quitter son pays pour une langue à laquelle rien ne le prédestine ? Comment expliquer qu’une fois cette langue apprise, il rentre chez lui, reprenne des apparences de vie quotidienne pour, 40 ans plus tard et à l’âge, avancé diront certains, de 59 ans, se mettre à écrire en français ? 

 Que dire encore de la subite volte-face de l’Afgan Atiq Rahimi qui décide, un beau jour, de délaisser le persan, langue de ses premiers romans pour le français ?

Sans évoquer les surprenants détours du (franco-) américain  Jonathan Littell qui, dans une démarche non sans analogie avec celle de Louis Wolfson, choisit le français pour des Bienveillantes dont il refusera par ailleurs d’assurer la traduction en anglais ou les parcours, tout aussi significatifs, de la Slovène Brina Svit, la Danoise Pia Petersen ou la Hongroise Agota Kristof. 

Comment expliquer que chacun d’eux ou chacune d’elles décide un jour d’abandonner sa langue maternelle pour faire du français sa langue d’écriture ?
Autant de réponses que  de personnalités bien sûr et d’histoires différentes.
Besoin de liberté, d’émancipation, de rupture (Kundera), attirance pour une langue de débat, d’ouverture, pour une langue «indocile» et de précision (Pia Petersen) et tout en même temps mais oui, pour la langue de la sobriété (Edouardo Manet) et de la simplicité (Aki Shimazaki).

Une chose est cependant certaine, c’est que ce français que nous nous plaisons à considérer, par la force de ce qui est répété, comme difficile, est aujourd’hui choisi par des écrivains, des jeunes, des vieux, de style, de cultures, de langues et d’alphabets différents qui semblent l’apprécier, quant à eux, comme la forme la plus appropriée, la plus évidente et parfois la plus simple d’expression de leur propre pensée.

Quand on y pense (note Pia Petersen) aucun écrivain ne choisit de changer de langue pour écrire en danois. Ou en russe, ou en grec.
Si j’étais la France, je m’interrogerais.

Ils apprennent le français

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Langue d’écriture, le français est également langue d’enseignement à tel point qu’on pourrait s’étonner, là encore, qu’une langue aussi ardue compte autant d’apprenants.
132 millions pour être exact sur tous les continents et la quasi-totalité des pays. [7] 

Le français, 2éme langue enseignée, après l’anglais bien entendu.

Pour être tout à fait honnête cependant et l’argument est autrement crédible cette fois-ci, il apparaît que la seconde langue étrangère enseignée est parfois considérée comme plus difficile à apprendre et l’on relève le  « rapport entre le peu d’intérêt manifesté pour un apprentissage et la perception de sa difficulté ». [8]

La langue, objet de représentations

L’argument, loin d’être irrecevable, rejoint nombre d’études portant sur la dimension émotionnelle de notre rapport à la langue et soulignant le fait qu’on acquiert une langue avec d’autant plus de réticences et donc de difficultés qu’on intègre sa valeur négative. [9]

Cette observation, d’une grande évidence, vaut pour toutes les secondes et à plus forte raison les troisièmes langues enseignées qui souffrent, très généralement, d’un considérable déficit d’image par rapport à l’anglo-américain.
Un italien ayant appris l’anglais en LV1 et le français en LV2 préfère se souvenir qu’il n’a appris que l’anglais.
Un français ayant appris l’allemand en LV2 (l’omniprésence de l’anglais s’opposant de fait à ce qu’il soit enseigné en LV1) sera aujourd’hui incapable de s’exprimer dans cette langue.

Une résistance à la compréhension également observable à une autre échelle :

Dans l’avion qui me conduit vers le Koweït, je réponds « Oui » à l’hôtesse qui me propose une boisson.
Elle me regarde et réitère sa question.
Je lui réponds « Yes ». Elle me sert immédiatement.

Le oui serait-il plus difficile, moins clair, moins affirmatif ?

L’intercompréhension entre langues apparentées

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Un autre argument visant à relativiser cette nature si difficile du français  nous est fourni par la théorie dite de l’intercompréhension entre langues apparentées.  

Tout à la fois théorie linguistique et méthode d’apprentissage reposant sur la grande similitude entre langues de la même famille  et sur la constatation qu’il est plus facile de comprendre une langue qui appartient à celle que l’on parle déjà plutôt qu’une autre.

L’idée n’est pas nouvelle, déjà exprimée en d’autres circonstances par Jean Jaurès, rapidement conscient de la porosité entre l’occitan, sa langue maternelle, le français et le languedocien, puis le portugais et l’espagnol et des avantages pouvant en découler.

Des expériences, menées par des universités européennes (Aix en Provence, Rome, Salamanque, Lisbonne notamment)  ont par la suite démontré qu’un francophone pouvait comprendre les autres langues latines en quelques dizaines d’heures.  

En d’autres termes et si l’on veut bien, encore une fois, faire abstraction de la dimension symbolique et représentationnelle des langues, autrement dit de la valeur qui leur est accordée, un italien ou un espagnol comprendront ce que dira un français, à condition bien sûr de parler lentement et dans une langue « standard ».

Ils le comprendront d’autant plus qu’ils l’auront appris, dans leur très grande majorité, en LV2 ou LV3.
Le besoin de s’exprimer en anglais découlant dès lors d’une tout autre motivation.

Théorie ne reposant donc ni plus ni moins que sur une évidence et semblant démontrer que, pour un espagnol, un italien, un portugais ou roumain, mais l’inverse est également vrai,  le français est tout sauf une langue difficile. [10]

Encourager à utiliser sa langue

Mais sans doute les Français devraient-ils, dès lors, apporter davantage de discernement dans leur façon d’accompagner les étrangers dans leur utilisation de la langue et cesser, par exemple, de répondre systématiquement en anglais à l’étranger qui s’adresse à eux en français.

A l’occasion d’un récent séjour à Taïwan, il n’était pas rare que je me fasse aborder par des Taïwanais qui, m’entendant parler, voulaient saisir l’occasion de renouer, ne serait-ce que quelques instants, avec une langue apprise soit en France soit, le plus souvent, ici à Taïwan.

Je leur demandais dans quelle langue leur parlaient les Français qu’ils avaient pu croiser.
Tous me répondaient :  « En anglais » et je veux bien les croire.

La langue difficile est aussi et peut-être surtout celle qu’on ne parle pas.

L’anglais et ses paradoxes

Pour en finir, quelques mots sur cette autre idée reçue, corollaire ou contrepartie précédemment évoquée, selon laquelle l’anglais est une langue facile.

Perçue comme d’autant plus facile qu’associée à une image, celle d’un modèle social, économique et culturel dominant, elle est effectivement celle qu’on parle ou que l’on veut parler. Et comme pour le français, circulent bon nombre d’arguments visant à justifier ce que l’on cherche à démontrer.
Parmi eux, le concept, assez récent, de langue «monosyllabique» collant parfaitement et comme à dessein avec l’idée que l’on se fait de ce qui est « facile ».

Une simplicité apparente

Il est vrai que  l’anglais présente de prime abord tous les dehors d’une relative simplicité :  quasi absence de genre grammatical, conjugaison particulièrement épurée et vocabulaire en grande partie hérité du français, donc très proche de celui-ci.

Qu’il soit « facile » pour les locuteurs de langue germanique, groupe auquel il appartient, peut se concevoir. Qu’il le soit pour les autres se conçoit en revanche beaucoup moins.

Claude Hagége nous rappelle  régulièrement ce paradoxe entre l’extension de l’anglais et son extrême difficulté. [3]
Car si l’on veut bien occulter une grammaire, avec ses do-support, son présent continu  et ses verbes à particule, potentiellement déconcertante,  la difficulté essentielle de l’anglais, « peu compatible (si l’on y réfléchit bien) avec une vocation de langue internationale » tient en effet dans son extrême difficulté de prononciation.

Une prononciation déroutante

Avec ses 1 120 graphèmes (unité minimale d’écriture) et ses 62 phonèmes (unité minimale de sonorité), l’anglais dépasse largement le français (avec respectivement 190 et 36 graphèmes et phonèmes) en complexité. Conséquence, une dyslexie que le linguiste qualifie de « véritable fléau pour les anglo-saxons ».

Sans omettre un accent tonique très marqué mais, contrairement à l’espagnol, non indiqué  ainsi qu’une fréquence sonore très éloignée de la nôtre, différence majeure sinon fondamentale,  une langue se caractérisant dans sa phonologie par une fréquence et un temps de latence qui lui sont propres.

Et pour ne s’en tenir qu’à la prononciation, difficile de considérer comme facile une langue dont certaines diphtongues ,« ea » ou voyelles, « o » peuvent se prononcer jusqu’à six et huit fois de manière différente.

Mais les idées reçues ont la vie dure.

Quand je demande à l’ami de ma fille quelle est la langue la plus difficile, il me répond sans l’ombre d’une hésitation :
« Le français » bien sûr.

 

Yvon Pantalacci – Novembre 2019.

 

Gustavo  est cubain. 

Il est prof et a appris le français à l’Institut supérieur pédagogique et à l’Alliance française de la Havane.
Une langue s’apprend, nécessite des efforts, se parle, s’entretient et devient, pourquoi pas, partie intégrante de notre vie.

 

[1] Louis-Jean Calvet. «Pour une écologie des langues du monde». Plon. 1999. p 175.
[2] Pierre Frath. « Anthropologie de l’anglicisation ». Sapienta hominis. 2019. pages 81 et suivantes.
[3]  Claude Hagège.  « Contre la pensée unique ». Odile Jacob. 2013. pages 39 et suivantes.
[4] Louis-Jean Calvet. « La guerre des langues et les politiques linguistiques ». Payot. 1987 pages 71 et suivantes.
[5]  Louis-Jean Calvet. «Les langues : quel avenir ? Les effets linguistiques de la mondialisation». CNRS. 2017 pages 62 et suivantes.
[6] Florence Noiville. Le Monde. 20 mars 2009
[7]  Organisation Internationale de la Francophonie. « Le français dans le monde ». 2018
[8]  Inspection Générale de l’Education Nationale. Rapport. Juillet 2013
[9] Corinne Mencé-Caster. « Pour une linguistique de l’intime ». Classiques Garnier. 2021. Pages 85 et suivantes.
[10]  Délégation générale à la langue française et aux langues de France.  « L’intercompréhension entre langues apparentées ». Références 2006.

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